Sur notre lit de mort, personne ne se dira: « J’aurais aimé passer plus de temps sur FB… »

​​« Don’t tell me where your priorities are.  Show me where you spend your money and I’ll tell you what they are.”   ​​James W. Frick

Si c’est gratuit, c’est vous le produit ! 😉  Un utilisateur Facebook y passe en moyenne 12 minutes par jour. Cela n’a pas l’air beaucoup sur les 1440 minutes dont nous disposons tous chaque jour. C’est le temps qu’il faut pour une pause cigarette à la Défense (descendre par l’ascenseur, fumer et remonter travailler). Mais ces 12 minutes par jour s’additionnent et dans le long terme représentent un temps considérable. Des journées entières, des mois entiers qui s’évaporent de nos vies.

Quand on fait le calcul, on tombe à la renverse sur le temps que l’on passe à mettre à jour Facebook. Et 12 minutes, c’est une estimation très en deçà de la réalité. D’autres sources citent 32 minutes par jour et par utilisateur,. Le temps que vous passez sur Facebook, vous pourriez le consacrer à des choses qui auraient un impact beaucoup plus grand et beaucoup plus positif sur votre vie, comme cuisiner, lire, apprendre, réfléchir à des nouvelles idées, planifier vos prochaines aventures, dessiner, construire un arbre à idées, du sport ou bien même faire du vrai networking physique.

Facebook est similaire à d’autres addictions comme la cigarette, et présente les mêmes caractéristiques :

  • vous pensez que vous faites quelque chose de productif alors qu’en réalité pas du tout ;

  • vous pensez que c’est difficile d’arrêter ou de réduire alors qu’en réalité, pas du tout ;

  • vous pensez que votre vie sera moins agréable sans alors, qu’en réalité c’est un autre monde qu’il s’ouvre à vous ;

  • vous pensez que c’est inoffensif alors que cela impacte énormément sur votre productivité quotidienne, votre concentration, sur l’estime de soi, et votre bien-être;

Faire défiler son fil Facebook en oubliant ce qu’on était venu y chercher, consulter son smartphone par automatisme pour vérifier qu’aucune notification n’est arrivée dans les deux dernières minutes… Notre comportement compulsif envers les technologies n’a rien d’innocent : ceux qui en conçoivent les interfaces ont été formés pour maîtriser l’art de nous y faire passer le plus de temps possible !

Ex-employé de Google, où il a travaillé pendant dix ans sur la définition de la stratégie publicitaire de l’entreprise, James Williams est devenu aujourd’hui le chantre de l’« ethics by design ». D’après lui, l’ensemble des devices et des plateformes technologiques que nous utilisons chaque jour sont conçus pour contrôler notre attention. Il est donc grand temps de remettre en question cette approche de la conception numérique pour inventer des alternatives durables e…en respectant notre liberté de choix…

Sauf qu’en appliquant les règles de « persuasion » qui prévalent dans la Silicon Valley depuis des années, les designers menacent indirectement notre liberté : celle d’accorder notre attention – et les 24 heures que comptent chaque journée – à ce que l’on veut. Tel est le constat dressé par Time Well Spent, un label qui veut déclencher un débat global sur l’« ethics by design », et la façon dont la conception numérique peut se transformer pour être durable et respecter notre liberté de choix.

Après dix ans passés chez Google, à Seattle et à travers le globe, à définir la stratégie publicitaire de l’entreprise, avant de se rendre compte qu’un glissement inquiétant s’opérait dans le secteur de la pub, James Williams, 35 ans, a co-créé Time Well Spent avec son collègue Tristan Harris, « ex-philosophe produit » et auteur d’un manifeste viral sur le sujet.

James Williams travaille aujourd’hui à l’Oxford Internet Institute et vient de remporter le Nine Dots Prize (100 000 dollars) dans le cadre de ses recherches. Nous l’avons rencontré à Futur en Seine, à Paris.

Pour vous, la question de l’attention et de la distraction pourrait constituer le défi moral déterminant de notre époque. Quel est le problème, exactement ?

Les technologies de l’information ont envahi nos vies et enrichissent tous les jours notre expérience du monde. Le problème, c’est qu’on est passé très vite d’une situation de rareté à une situation d’abondance de l’information, ce qui a fait de l’attention un objet de rareté… Notre attention est maintenant une source de compétition entre toutes les technologies que nous utilisons. L’objectif de tous ces sites, applications et services est qu’on n’en décolle pas les yeux, que l’on clique, encore et encore… Ils utilisent des techniques assez cheap pour obtenir notre attention, en titillant nos plus bas instincts, et cela nous maintient dans un état constant d’impulsivité.

« Nous en sommes arrivés à une industrie de la persuasion à grande échelle, qui définit le comportement de milliards de gens chaque jour »

Comment cela se traduit-il concrètement ?

Au niveau individuel, cela se manifeste par de la distraction, de l’addiction pour certains, de la confusion, un sentiment d’éparpillement… Et au niveau de la société, cela se traduit aussi par de l’impulsivité, qui prend la forme d’une certaine violence.  Définissons-nous encore ce à quoi nous voulons prêter attention ? Ou est-ce que ces technologies décident à notre place ? Pour moi, c’est une question politique de première importance. Il y a une question de business model : les designers peuvent faire des efforts, mais il faut qu’ils ouvrent ce débat au sein de leur entreprise, et que la question fondamentale soit posée : travaillons-nous dans l’intérêt de nos utilisateurs ? Nous en sommes arrivés à une industrie de la persuasion à grande échelle, qui définit le comportement de milliards de gens chaque jour, et seulement quelques personnes ont leurs mains sur les leviers. Voilà pourquoi j’y vois une grande question morale, peut être la plus grande de notre époque.

 Comment expliquez-vous que cette question soit assez largement ignorée par le grand public ?

Le passage d’une information rare à une information abondante a été extrêmement rapide ; et les mots, les concepts, les systèmes que nous utilisons sont encore adaptés à un univers de rareté de l’information. Résultat, quand on pense à « l’éthique de la technologie », la plupart des gens pensent aux enjeux de vie privée ou de surveillance, à la protection de nos données. Ces enjeux sont importants, bien sûr, mais aujourd’hui les technologies contrôlent notre attention, et on n’a pas encore de moyen de parler de façon claire de l’attention comme d’un objet. On peut se représenter l’information comme étant transmise, transférée, possédée, volée, mais penser à notre attention de cette façon, c’est plus difficile. Je pense qu’il y a un défi linguistique intéressant à relever. D’ailleurs, en anglais on dit « pay attention », c’est une métaphore économique, mais en français vous dites « faire attention », donc vous « faites », il y a l’idée du processus. Je pense que c’est plus proche de la perspective qu’il nous faudrait.

« Les gens imaginent que le but d’un réseau social est de les connecter aux autres, mais ce ne sont pas ces données-là qui apparaissent sur le tableau de bord d’un réseau social… »

Beaucoup d’entre nous reconnaissent volontiers être accros à leurs téléphones, mais c’est parce que nous y trouvons notre compte : chaque appli, site et interface nous rend un service…

Il y a bien sûr des bénéfices à ces technologies, sinon on ne les utiliserait pas. Mais ce que les gens ne réalisent pas, c’est à quel degré les technologies sont designées pour être leur adversaires… Elles sont rarement de leur côté. Les gens imaginent que le but d’un réseau social est de les connecter aux autres, mais ce ne sont pas ces données-là qui apparaissent sur le tableau de bord d’un réseau social… Ce n’est pas ça qui est maximisé.

Ça veut dire quoi ? Que certaines entreprises du numérique ne sont pas honnêtes dans leur discours officiel ?

Si votre discours marketing dit que le service offre quelque chose, et qu’en fait vous n’essayez pas vraiment de maximiser ce quelque chose, que vous essayez juste de vous assurer que les utilisateurs soient absorbés et ne s’arrêtent pas de l’utiliser, alors il y a un gros problème. Après, il y a autre chose à prendre en compte : ce que les gens regrettent quand ils sont sur leur lit de mort, c’est toujours : « J’aurais dû passer plus de temps avec ma famille, mes amis », ce genre de choses. Personne ne se dit jamais : « J’aurais aimé passer plus de temps sur Facebook ». Ces technologies capturent notre attention chaque jour, le temps qu’on leur consacre est incroyable, et ça ne fait qu’augmenter. Faire confiance aux technologies n’est pas un mal en soi, mais il faut vérifier que cette confiance est bien placée. Il faut absolument ajouter de la réflexion au processus.


Qu’est-ce qui vous fait croire que des entreprises comme Facebook ou Google vont changer leur façon de faire à l’avenir, alors que la méthode actuelle – celle qui « pirate » nos cerveaux, enseignée par exemple au « Persuasive Lab » de Stanford, fait ses preuves ?

Les choses peuvent changer, pour au moins deux raisons. La première, c’est que les valeurs de ces entreprises sont déjà alignées sur celles dont nous parlons ici. Ce serait plus compliqué si leurs intentions étaient en effet « d’empirer » nos vies. Le problème, c’est qu’elles ne respectent pas ces valeurs. La deuxième raison de croire à un changement, ce sont les précédents sur les autres sujets de l’éthique et de la technologie, comme la vie privée, sur laquelle il y a aujourd’hui eu beaucoup de travail législatif. Ça a pris du temps, mais c’est en progrès. Idem pour l’accessibilité aux Etats-Unis : il a fallu des lois pour rendre les technologies accessibles aux aveugles, sourds, malentendants, etc. Sur ces sujets-là, il a fallu avoir la bonne discussion avant d’opérer les bons changements. Voilà ce qui me donne de l’espoir. Sans compter que je connais une bonne partie de ces gens-là, et qu’aucun designer ne cherche à rendre la vie des gens plus difficile. Les designers veulent faciliter la vie à tout le monde.

 « J’ai vu toute l’industrie de la pub évoluer vers un univers de l’attention plutôt que de l’intention… »

Vous avez longtemps travaillé sur les produits publicitaires de Google. Comment votre opinion sur le sujet a t-elle évolué pendant vos dix ans là-bas ?

J’ai beaucoup aimé mes années chez Google, j’ai beaucoup appris, j’ai encore de très bons amis là-bas et je pense que c’est une super entreprise… Il y a quelques années, j’ai réalisé que je vivais avec de plus en plus de technologies de toutes sortes sans pour autant qu’il me soit plus facile de faire ce que j’avais envie de faire, c’était même le contraire. Cela me semblait être un pas en arrière. Je commençais à ressentir les effets de la distraction sur ma propre vie. En parallèle, j’ai vu toute l’industrie de la pub évoluer vers un univers de l’attention plutôt que de l’intention…

À l’origine, la publicité liée aux recherches en ligne – sujet sur lequel je travaillais au départ – devait aider les gens à trouver une réponse à leurs intentions. Par exemple, s’ils cherchaient des chaussures de running rouge, vous les aidiez à en trouver. Mais d’autres types de pubs sont apparues, comme la publicité display, les publicité en vidéo dans lesquelles il s’agit juste de capturer l’attention des gens. Les designers créent du clickbait et des vidéos en autoplay. J’ai senti que deux catégories de pubs cohabitaient désormais, et qu’Internet avait été transformé en un écosystème dont le but était surtout la manipulation. C’est pour ça que je suis allé à Oxford, en parallèle de mon travail chez Google, faire une thèse sur le sujet de l’« ethics of attention » et de la « persuasion in design ».

« Aldous Huxley disait de son époque qu’elle avait échoué à prendre en compte l’appétit infini des hommes pour la distraction. Je pense qu’on a fait la même chose avec le design de nos technologies digitales »

Vous expliquez qu’il y a beaucoup à apprendre du Meilleur des Mondes, le fameux roman d’Aldous Huxley.  Dans quel sens ?

Dans le sens de la distinction faite par Neil Postman dans les années 1980. Celui-ci comparait Orwell et Huxley. Pour Orwell, dans 1984, la principale menace pour la liberté est la contrainte : « If you want a picture of the future, imagine a boot stamping on a human face ». Il faut bien sûr faire attention à ce type de pouvoir, mais il y a aussi celui plus de la persuasion et de la séduction. Pour citer Postman, ce qui nous contrôlera, ce n’est pas que ce que l’on craint, mais ce que l’on désire et que l’on aime. Aldous Huxley disait de son époque qu’elle avait échoué à prendre en compte l’appétit infini des hommes pour la distraction. Je pense qu’on a fait la même chose avec le design de nos technologies digitales.

Le Meilleur des Mondes, Aldous Huxley, 1931.


Qui lui succède aujourd’hui pour saisir ce qui est en train de se passer ?

Depuis Neil Postman dans les années 1980, il y a un vide sur cette réflexion. J’aimerais apporter une réponse avec mon livre. Certaines ont traité le sujet d’un point de vue politique : c’est la théorie du Nudge (ou du Paternalisme libéral), de Thaler et Sunstein. Mais pendant des années, le design a évolué derrière un rideau, qu’il faut aujourd’hui lever, pour dire ce qui se passe dans l’industrie de la pub : celle-ci nous plonge dans une vie de distraction. Le tout dans un environnement qui, au niveau politique, nous fait aboutir à des candidats qui incarnent la dynamique globale, et sont eux-mêmes de plus en plus clickbait. Je pense que les élections récentes ont été très utiles, parce qu’elles ont montré la propagande russe pendant l’élection de Trump par exemple, notamment le travail de son équipe de campagne avec l’entreprise Cambridge Analytica pour cibler très précisément les internautes.

L’impact de cette propagande n’est pas vraiment clair mais, dans un contexte politique, les gens se rendent compte qu’ils ne sont pas à l’aise avec l’idée que ces méthodes soient utilisées sur de larges parties de la population. Or, pour moi, la pub et la propagande sont la même chose. Ce sont juste deux façons différentes de parler de la persuasion.

« S’il existait une version spéciale de Facebook conçue pour m’aider à finir ma thèse, je paierais avec plaisir pour l’obtenir »

Que peut-on faire, au niveau individuel, pour se préserver de cette course à l’économie de l’attention dont nous sommes victimes ?

Premièrement, se rendre compte que lorsqu’on utilise des services gratuits et qui ont de la pub, on les paie avec notre attention. Je pense qu’il faut réfléchir à la valeur de notre attention et être moins disposé à la donner à n’importe qui. Deuxièmement, quand on adopte une nouvelle application ou une technologie, il faut toujours se demander ce qu’on veut y gagner, et ne pas l’accepter en bloc parce que c’est « nouveau ». Troisièmement, nous avons quelques leviers à activer. L’adblocking est l’un d’eux, et contrairement à ce qu’en disent certains, pour ma part, je pense que ce n’est pas moins « immoral » que se détourner d’un écran de télé pendant qu’il y a une pub.

Quatrièmement, il faut développer plus largement un langage pour affirmer notre « liberté d’attention », et que cela fasse partie intégrante de notre vocabulaire commun. Enfin, il faut faire tout notre possible pour faire entendre nos voix auprès des entreprises tech, en leur disant soit qu’on ne veut pas payer leurs services gratuits de cette façon, soit qu’on veut avoir le choix de payer, avec notre attention ou avec de l’argent. S’il existait une version spéciale de Facebook conçue pour m’aider à finir ma thèse, je paierais avec plaisir pour l’obtenir. Il y a donc des actions possibles pour chacun, même s’il faut changer les règles du jeu au niveau des entreprises et des lois.

https://usbeketrica.com/article/sur-son-lit-de-mort-personne-ne-se-dit-j-aurais-aime-passer-plus-de-temps-sur-facebook

 

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