« Je rêve que ce virus soit le point de butée où trébuche notre civilisation du déni permanent »…

« Les progrès fulgurants de la médecine depuis Pasteur  ont permis d’éradiquer les grandes épidémies. L’efficacité des antibiotiques, des antiviraux et des vaccins nous ont préservés de quantité de maladies, mais avec un effet pervers: la croyance diffuse que nous nous étions affranchis des lois de la nature. »  Pascal  Picq

Magnifique texte à méditer de l’écrivain Nicolas MATHIEU, Prix Goncourt 2018, auteur de “Leurs enfants après eux”.

 « Aujourd’hui, nous vivons un moment historique, cruel comme une rafle, qui laissera des plaies, et modifie de fait notre appréhension du monde. Dans six mois, des statistiques nous renseigneront avec leur froide précision sur ce qui aura été vécu. (…) La vie reprendra alors telle quelle. Et c’est encore le plus triste. Car rien ne serait pire qu’un retour à la normale. Nous faisons aujourd’hui l’expérience à moindres frais de nos fragilités. Si demain, nous revenons à notre aveugle train-train, primat du marché, sentiment de présent perpétuel, environnementalisme de façade, grand remplacement de la raison par les affects, assassinat permanent de la langue, la prochaine crise nous trouvera aussi sots, aussi démunis. Je rêve que ce virus soit le point de butée où trébuche notre civilisation du déni permanent; qu’enfin nous regardions les choses en face et constations notre échec. Ce monde que nous avons fabriqué, dans ses détails comme dans son déploiement, n’est pas viable. D’autres raz-de-marée sont à prévoir. Tout est à refaire. »

Au mois d’octobre, j’avais publié sur cette page un texte assez long où je détaillais le piètre état dans lequel se trouve le système de santé français, en province notamment.

Aujourd’hui, le Grand Est est aux premières loges de la pandémie. Les services hospitaliers, en Alsace surtout, tirent déjà la langue et on sent chez les médecins, les soignants, monter la conscience de l’inéluctabilité d’une catastrophe.

Mon père se trouve chez lui; il souffre de diabète et de la maladie d’Alzheimer. Ma mère qui a connu plusieurs cancers pâtit de capacités respiratoires diminuées, ses poumons étant endommagés par les rayons qui l’ont guérie. Je suis confiné, demain mon fils me rejoindra. Il fait très beau ce 16 mars 2020 et sous le ciel impeccable, nous pressentons tous le déluge microscopique qui vient. Chacun est à son domicile, dans l’attente de cette vague dont on ne sait pas qui elle emportera. En octobre, j’ai détaillé le piètre état dans lequel se trouve le système de santé français, en province notamment. Aujourd’hui, le Grand Est où je vis est aux premières loges de la pandémie.

 « Le confinement peut nous aider à commencer une détoxification de notre mode de vie » Edgar Morin

 L’heure n’est pas à la désignation des responsables, ni à la colère. Quelques imbéciles s’embrassent encore en pleine rue, croyant que leur bêtise est du courage, qu’une accolade est un maquis, mais on peut être certain que très vite, nous ferons corps, nous tiendrons bon, surmonterons le cours habituel de nos paresses et de nos dissensions pour faire face. Nous sommes un peuple ancien, ni meilleur ni pire qu’un autre, qui se sait une histoire partagée et éprouve aujourd’hui avec une évidence renouvelée la communauté de destin qui le traverse.

Pour cette fois, il est en partie trop tard. Dans six mois, des statistiques nous renseigneront avec leur froide précision sur ce qui aura été vécu. Les autorités, actuellement médusées, auront alors tout compris. Rien ne se prévoit mieux que le passé. On tirera les leçons de nos maux, relativisant les pertes et les coûts. À défaut d’être tous morts, nous aurons tous été frappés. Le retour à la normale se fera dans un soupir, quelques têtes tomberont, nous serons les vétérans de cette guerre. La vie reprendra alors telle quelle. Et c’est encore le plus triste.

Car rien ne serait pire qu’un retour à la normale. Nous faisons aujourd’hui l’expérience à moindres frais de nos fragilités.

 Je rêve que ce virus soit le point de butée où trébuche notre civilisation du déni permanent; qu’enfin nous regardions les choses en face et constations notre échec. Ce monde que nous avons fabriqué, dans ses détails comme dans son déploiement, n’est pas viable. D’autres raz-de-marée sont à prévoir. Tout est à refaire.

Nous devons réinventer notre civilisation…

Chaque rupture a deux facettes : les éléments que nous devons abandonner et ceux qui sont sur le point d’émerger. En ce qui concerne le lâcher prise, il est intéressant de voir à quelle vitesse nous pouvons nous adapter en tant que communauté globale. Soudain, nous constatons que plus de la moitié des réunions avec lesquelles nous avions tendance à remplir nos emplois du temps ne sont peut-être pas aussi nécessaires, aussi essentielles que nous les avions jugées, après tout. Alors pourquoi nous occupons-nous de choses qui ne sont pas essentielles ? C’est une excellente question à poser. 

La prochaine question pourrait être : Si nous abandonnons tout ce qui n’est pas essentiel – que reste-t-il ? C’est une autre grande question (ou “mantra”) à méditer. Quelle que soit la réponse qui émerge pour vous de cette réflexion, gardez-la dans votre cœur. 

Et puis, une troisième question à considérer pourrait être celle-ci : Et si nous utilisions cette rupture comme une occasion de laisser tomber tout ce qui n’est pas essentiel dans notre vie, dans notre travail et dans nos routines institutionnelles ? Comment pourrions-nous réimaginer notre façon de vivre et de travailler ensemble ? Comment pourrions-nous redéfinir les mécanismes de base de notre civilisation ? Ce qui signifie en fait : comment pouvons-nous réimaginer nos systèmes économiques, démocratiques et d’apprentissage de manière à combler les fractures écologiques, sociales et spirituelles de notre époque ?

C’est la conversation que nous devons avoir maintenant. Avec nos cercles d’amis. Avec nos familles. Avec nos organisations et nos communautés. S’il y a une chose que j’ai apprise des crises précédentes dont j’ai été témoin, comme la crise financière de 2008, c’est ceci : la même crise a tendance à avoir un impact très différent sur les différentes organisations, selon la façon dont les dirigeants – et les personnes ou les acteurs du changement en général – réagissent à cette situation.

Jonathan Normand 

One thought on “« Je rêve que ce virus soit le point de butée où trébuche notre civilisation du déni permanent »…

  1. La reprise, le réveil, le rebond, ne doivent que viser l’urgente nécessité de ralentir le réchauffement climatique.
    Parce que si le Corinavirus ne fait q’anticiper La mort de quelques centaines de millions de personnes improductives parce q’agees, son impact est mineur par rapport à la crise écologique en cours.

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