Simplement, donner un sens à l’histoire de l’humanité… ;)

 “After one look at this planet

any visitor from outer space would say

“I want to see the manager”

William S.Burrough, auteur américain.

Nos sociétés, nos écosystèmes et notre planète semblent se désagréger sous nos yeux. La terre est confrontée à des changements climatiques catastrophiques, à une perturbation des cycles de l’eau douce, de l’azote et des écosystèmes, … et pourrait bien être au début d’un sixième événement d’extinction massive. Nos sociétés perdent rapidement leur cohésion. Nos économies affichent désormais l’inégalité de richesse et de revenu la plus prononcée de l’histoire et, avec elle, l’érosion de nos démocraties au point que la plupart des gouvernements sont à peine déguisés en oligarchies d’entreprises. Pour aggraver les choses, la mondialisation et l’essor de l ‘«économie des services» ont entraîné la destruction du tissu de cohésion communautaire. Si cela ne suffisait pas, la laïcité croissante de notre société a conduit à un nihilisme omniprésent. Je déplore  le fait que, dans la vision du monde occidentale qui domine les sociétés néolibérales d’aujourd’hui, la spiritualité a depuis longtemps été détournée par les religions judéo-chrétiennes, de sorte qu’avec une sécularité croissante, nous observons une perte simultanée de sens. L’éléphant est entré dans la pièce… face à cette crise existentielle, nous semblons impuissants à faire un effort concerté de coopération mondiale pour , simplement, nous sauver.

Connaissez vous  Kate Raworth , Georges MONBIOT ou  Jeremy LENT ? Vous devriez, il sont brillants et  m’ont bcp aidés à donner  un sens à l’ensemble de l’histoire de l’humanité…rien que ça !

Lent a recemment ecris « The Patterning Instinct » qui  est d’abord un livre comparable à  » Guns, Germs and Steel » de Jared Diamond. Il part donc des origines de l’humanité, du langage, des premières sociétés, jusqu’à notre civilisation actuelle, et donne des pistes pour le futur proche. Son angle principal est l’étude des cultures et valeurs, comment elles dirigent inconsciemment la manière dont on comprend et agit sur le monde (le “patterning”, les modèles ou motifs que nous y voyons), comment elles ont influé sur les trajectoires des différentes civilisations, et comment en retour elles ont évolué ou divergé entre différents groupes. L’étude de cette boucle de rétroaction est une avancée notable par rapport à la plupart des livres du genre qui se limitent à scruter un facteur influençant l’histoire.

Cette histoire commence par la transformation de groupes de singes très darwiniens dirigés par un mâle alpha en sociétés de chasseurs-cueilleurs collaborateurs, organisés, et extrêmement égalitaires (avec des histoires mémorables de partage forcé, de moqueries des chasseurs qui chassent trop bien, ou de gaspillage du surplus dans un monde de court terme et d’abondance). On y croise les controverses sur les vagues de migrations des premiers humains, la naissance du langage, de l’art, et des premières religions animistes (qui prolongent l’instinct enfantin de voir des esprits et des raisons d’être dans tout). Cette histoire continue avec l’agriculture, la naissance de sociétés inégalitaires en même temps qu’une hiérarchie polythéiste des dieux (objection d’un ami archéologue : l’inégalité est apparue nettement plus tard que l’agriculture, avec les villes), les divergences des modèles culturels de ces sociétés dans le monde avec les quatre premières grandes culture en Chine, Egypte, Mésopotamie et vallée de l’Indus … et le début de culture indo-européenne. Jeremy Lent étudie aussi, avec à chaque fois des perspectives historiques et des parallèles avec les autres cultures du monde : la philosophie grecque qui distingue l’homme de la nature, l’équivalence entre esprit individuel et réalité du monde en Inde, la culture chinoise de l’harmonie, la naissance du monothéisme, le dualisme chrétien, la domination occidentale de l’homme sur la Nature et l’histoire coloniale qui en découle, la révolution scientifique et rationaliste, la vision systémique, la société d’entreprise et de consommation … Cette histoire universelle et incroyablement riche se termine avec des perspectives sur notre futur dans un monde inégalitaire et en pleine catastrophe écologique.

Livre très bien sourcé (avec renvois numérotés dans le texte et 80 pages de références) qui n’hésite pas à présenter clairement les incertitudes, les controverses scientifiques, et les avancées récentes. La lecture est un régal pour tout amateur d’histoire, malgré des longueurs, quelques raccourcis qui agaceront les spécialistes, et le “patterning instinct” qui revient souvent comme un cheveu sur la soupe. Rien n’est complètement neuf, par exemple pour les lecteurs de Dominique Bourg sur le dualisme Homme / Nature, mais l’ensemble est présenté de manière très cohérente et étayée.  Comme tous les raisonnements de métahistoire il présente un angle particulier (la culture comme déterminant historique) qui ne peut être considéré comme unique ni déterministe, mais The Patterning Instinct évite le récit sans nuance qu’on peut croiser ailleurs¹. Il permet justement de prendre du recul envers la plupart de ces métahistoires qui sont forcées au chausse-pied dans un “axe du progrès” (science, prospérité, liberté, religion, ordre …), qui n’est qu’un choix parmi d’autre de valeur de société. La démonstration de la puissance de la culture sur l’histoire, le destin des peuples, et les relations entres civilisations est très convaincante.

Il n’échappe pas à Jeremy Lent que nous sommes aux débuts d’une catastrophe écologique, qui va rapidement devenir le principal déterminant de l’histoire de l’humanité et risque de se terminer par l’effondrement de la civilisation. Il présente un tableau de la situation et des risques qui sera familier à tout écologiste, mais va surtout creuser ses sources : les cultures de la supériorité de l’Homme sur la Nature et de la consommation, qui sont devenus dominantes et ont littéralement colonisé la majorité de l’humanité. Elles ont tellement influencé nos valeurs qu’elles sont devenues invisibles, mais constituent néanmoins les fondement principaux de notre mode de vie actuel : travailler pour consommer toujours plus. Ces modes de pensée expliquent la difficulté à prendre la mesure du problème et choisir des politiques soutenables, pour l’auteur il est indispensable de les remettre en question. La perspective historique qui précède ne rend pas optimiste : des changements de culture aussi importants ont tous été très lents et plutôt le fruit des circonstances que volontaires.

Le “progrès” culturel va aujourd’hui à l’inverse vers l’apothéose de la domination de l’Homme et de son esprit sur la Nature : le transhumanisme et la singularité. Jeremy Lent voit donc venir un apartheid écologique, une bifurcation de l’humanité entre des riches qui ont les moyens de se protéger, s’adapter ou se déplacer face aux risques écologiques et qui iront jusqu’à diverger biologiquement, alors que le niveau de vie de la majorité de l’humanité va se dégrader continuellement au fil de l’épuisement des ressources et des crises économiques et écologiques (même dans les pays riches, comme l’Américain médian le vit actuellement). La “frontière” n’est pas claire, et à titre personnel je ne pense pas qu’elle puisse être par pays car les pays riches dépendent des ressources et du travail des pays pauvres. Il cite notamment les scénarios de Jorgen Randers, l’un des auteurs des limites à la croissance, qui prévoit cette bifurcation plutôt qu’un effondrement global (ce qui n’empêchera pas des effondrements locaux). Ces scénarios sont décrits avec une clairvoyance glaçante, notamment les mécanismes qui nous permettent déjà (dans les civilisations riches et technologiques) d’en détourner les yeux : le shifting baseline, la séparation des tâches, la vie urbaine, la vie par simulation (qui nous éloignera encore plus de la nature réelle et la remplacera par sa version informatique).

Y a-t-il un espoir face à ces sombres perspectives ? Jeremy Lent décrit et espère une nouvelle culture fondée sur la qualité de vie, le partage entre toute l’humanité et la soutenabilité écologique, et une grande transition de la société fondée sur ces valeurs. Ce regard sur la culture comme préalable au changement rejoint et généralise les “histoires profondes” de Naomi Klein ou les récits d’Arthur Keller. La bonne nouvelle est que même si elles sont très loin de régir notre monde de plus en plus d’humains les soutiennent. L’auteur y voit donc la première phase du changement nécessaire de culture, et en présente pour preuve les nombreux sondages sur le sujet (avec des résultats surprenants comme une majorité de répondants souhaitant protéger l’environnement au prix de la croissance et des emplois), l’émergence d’une nouvelle forme de pensée séparée des progressistes et des conservateurs, ou le nombre croissant d’ONG. Il voit aussi en Internet un outil permettant d’atteindre un point de bascule culturel beaucoup plus rapidement que les sociétés passées, point de bascule qui pourrait être aussi bas que 3.5% de la population engagée. Tout ceci est encourageant, et on peut effectivement voir de nombreux signes autour de nous d’une accélération de la prise de conscience. Mais attention, ce n’est pas encore vrai partout ni au niveau de conviction nécessaire. Surtout, le changement de culture n’est qu’une première étape, probablement indispensable, peut-être la plus difficile, mais non suffisante : il faut aussi réorienter l’histoire. Après cette lecture qui fut un plaisir intellectuel du début à la fin, au travail ! The Patterning Instinct est passionnant sur un plan historique et donne de nombreuses pistes mais ce n’est pas le livre qui va finir de briser nos valeurs périmées ni expliquer comment recycler notre société.

Par l’image d’un simple donut, Kate Raworth est parvenu à démontrer les changements nécessaires à opérer dans la pensée économique pour prendre en compte la réalité d’aujourd’hui et les défis de demain.

 

Allier enjeux environnementaux et justice sociale

La réflexion, qui a aboutie à la Théorie du Donut, prend progressivement forme : comment allier les enjeux de justice sociale, sur lesquels travaillent Oxfam, aux enjeux environnementaux, pour orienter l’économie en faveur d’un développement durable et juste?

Les sciences naturelles ont défini les limites extérieures, « le plafond ». Pour Kate Raworth, la justice sociale permet de définir les limites intérieures, « le plancher ». Ces limites relèvent des droits humains, des besoins essentiels attachés à chaque personne pour assurer son épanouissement.

A partir du diagramme initial, entre les limites extérieures et intérieures, se dessine une forme bien reconnaissable… un donut. Au sein de celui-ci se trouve l’espace sûr et juste pour l’humanité, dans lequel peut prospérer une économie inclusive et durable.

Le diagramme de la Théorie du Donut

Cette théorie est pour la première fois développée dans un papier « d’analyse et de discussion » publié par Oxfam en 2012 , en amont de la conférence « RIO +20 », conférence des Nations unies sur le développement durable, qui doit redéfinir les objectifs du millénaire pour le développement. Le succès de cette nouvelle approche ne se fait pas attendre. A partir de ce moment-là, Kate Raworth est la « lady donut ».

Développer cette nouvelle pensée économique, la porter auprès du plus grand nombre devient alors la priorité de l’auteur. Cette théorie devient un livre, afin de pouvoir en explorer toutes les dimensions et la mettre à la disposition du public. Le livre développe la Théorie du Donut en 7 grands principes permettant de développer l’économie de demain.

Intégrité environnementale et justice socialeA travers la Théorie du Donut, Kate Raworth associe les enjeux d’intégrité environnementale et de justice sociale. Elle appelle à un travail commun renforcé entre des acteurs travaillant sur ces différents enjeux. Elle leur offre des points de connexion, une vision décloisonnée.

Au cœur du donut, se retrouvent des personnes n’ayant accès à aucune ressource. Leur situation ne leur permet pas d’assurer leurs besoins vitaux essentiels, tels que l’accès à la nourriture, l’eau potable, la santé, l’éducation, un emploi, un revenu, l’égalité des sexes, une voix politique… L’auteur définit ainsi 11 objectifs sociétaux. Le premier cercle vert, le « plancher social », constitue le but à atteindre pour assurer l’épanouissement de chacune et chacun.

Mais cet épanouissement ne peut se faire au-delà du cercle extérieur. Collectivement, nous ne pouvons utiliser les ressources de manière trop intensive, au risque de soumettre l’équilibre de la planète à une trop grande pression. La Théorie du Donut reprend ainsi les 9 limites planétaires.

Des « zones rouges » identifiées

La Théorie du Donut définie l’espace sûr à atteindre. Elle démontre également les zones rouges de l’économie actuelle, que ce soit à l’intérieur du donut – les besoins essentiels qui ne sont pas encore assurés pour l’ensemble de l’humanité – et à l’extérieur – les équilibres planétaires déjà mis sous pressions.

Les zones rouges identifiées par la Théorie du Donut

En travaillant avec l’université de Leeds, cette théorie globale a été déclinée pays par pays .

Du dégénératif au régénératif

La pensée économique, et plus largement la pensée humaine, repose sur l’idée fondamentale que la croissance est synonyme de réussite, de progrès. Le passage de la marche à quatre pattes à celle sur deux pieds, bien droit, constitue le symbole même de l’évolution humaine. En économie, cela se traduit par l’idée de croissance infinie du PIB.

A cette vision linéaire, Kate Raworth oppose celle, circulaire, du donut.

Le processus industriel actuel est linéaire et dégénératif. Les ressources de la planète sont captées, transformées, utilisées puis rejetées. Ce processus, qui alimente d’un côté la déforestation, la combustion d’énergies fossiles, l’utilisation massive d’engrais, et génère à l’autre bout du CO2, des polluants, est la raison derrière le dépassement actuel des limites planétaires.

Ce système linéaire n’est pas le seul possible. Il constitue un choix. Il est aussi possible d’agir pour aller vers un système circulaire, du donut, régénératif. Les déchets peuvent se recycler et venir alimenter une économie circulaire. Au lieu même de recycler, il est possible de réutiliser, de réparer, de partager. Cette économie régénérative repose également sur les énergies renouvelables au lieu des énergies fossiles.

Du clivage à la distribution

L’économie actuelle est entre les mains et ne profite qu’à une très petite minorité de la population. Le travail d’Oxfam a permis de démontrer cela et de mettre en lumière ces inégalités mondiales croissantes. Aujourd’hui, les 1% les plus riches de la planète détiennent 50% des richesses mondiales. En 2017 seulement, 82% des richesses créées ont bénéficié au 1% les plus riches, ne laissant que quelques miettes aux 50% les plus pauvres de la planète .

Là encore, ce clivage n’est pas une fatalité et ne permet pas le développement d’une économie inclusive et durable. Dans sa Théorie du Donut, Kate Raworth propose de passer à un schéma distributif. Certaines évolutions prouvent d’ores et déjà la pertinence et la faisabilité d’un tel changement.

Le modèle énergétique constitue une illustration d’un tel changement. Celui-ci repose jusque-là sur l’utilisation du charbon, l’exploitation de plateformes pétrolières et de pipeline de gaz. Ce modèle, nécessitant des investissements importants, bénéficie exclusivement aux actionnaires. Au 21e siècle, le développement de panneaux solaires sur chaque immeuble, chaque maison, chaque école, dans les pays riches ou à faible revenus, peut permettre à l’énergie de devenir distributive. Ce changement est un choix.

L’évolution des moyens de communication, tout comme l’émergence des logiciels en open source, constituent d’autres exemples de ce changement de schémas des sociétés.

Les changements sociaux doivent accompagner ces changements technologiques, afin de permettre l’émergence d’une société distributive. Cette approche est d’ailleurs au cœur de la démarche d’Oxfam, qui, depuis longtemps, met ces théories en pratique.

Dépasser le dogme de la croissance du PIB

Nos institutions politiques, financières et sociales sont fondamentalement structurées autour d’une idée centrale : celle de la croissance infinie du PIB. Leur fonctionnement, leurs décisions répondent à cet impératif. Pourtant, l’observation seule de la nature démontre l’inexactitude de cette croyance : dans la nature, rien ne croît toujours, auquel cas il finit par se détruire ou détruire l’environnement sur lequel il repose.

La nature nous montre à l’inverse qu’au premier stade, chaque chose à vocation à grandir, avant de se stabiliser arrivée à maturité. C’est à partir de cette stabilisation qu’il est possible de continuer à vivre longtemps, dans de bonnes conditions. Cette observation faite par Kate Raworth pose dès lors une question fondamentale : comme transformer notre économie pour qu’elle puisse continuer de prospérer sans être obligée de croître ? Cette question est d’autant plus centrale dans les pays aux revenus très élevés, mais pose également la question du modèle de développement futur des pays à revenus aujourd’hui faibles ou intermédiaires.

L’auteur se démarque sur ce point de la théorie de la décroissance. Si la décroissance et la Théorie du Donut ont un grand nombre d’éléments en commun, elles diffèrent sur l’idée de baisse du PIB. Pour Kate Raworth, ce point n’est pas central. Tout d’abord parce qu’il entraine d’emblée des réticences et des blocages politiques, ce qui n’est pas le but de sa démarche. Surtout, parce que l’objectif de la Théorie du Donut est de développer une nouvelle approche économique, durable et inclusive. Personne ne peut aujourd’hui dire, pas même l’auteur, de quelle manière le PIB évoluera dans cette nouvelle économie. Pour Kate Raworth, un des enjeux actuel est justement de se détacher de cette obsession économique autour du PIB, pour développer de nouveaux indicateurs.

 

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