WTF ! Pourquoi l’homme ne change pas son comportement et habitudes face à l’inévitable !?!?

« L’homme, par son égoïsme trop peu clairvoyant pour ses propres intérêts, par son penchant à jouir de tout ce qui est à sa disposition, en un mot, par son insouciance pour l’avenir et pour ses semblables, semble travailler à l’anéantissement de ses moyens de conservation et à la destruction même de sa propre espèce.

En détruisant partout les grands végétaux qui protégeaient le sol, pour des objets qui satisfont son avidité du moment, il amène rapidement à la stérilité ce sol qu’il habite, donne lieu au tarissement des sources, en écarte les animaux qui y trouvaient leur subsistance et fait que de grandes parties du globe, autrefois très fertiles et très peuplées à tous égards, sont maintenant nues, stériles, inhabitables et désertes. (…)

On dirait que l’homme est destiné à s’exterminer lui-même après avoir rendu le globe inhabitable ».

Jean-Baptiste de Lamarck, naturaliste, en 1820 !!! 200 ans…

Les études montrent clairement que neuf patients sur dix atteints d’une grave maladie cardiaque et ayant subi un triple pontage coronarien ne changent pas de comportements quand les médecins les informent de ce qu’ils doivent modifier pour vivre plus longtemps. Comment l’expliquer ?

Or le programme du Dr Dean Ornish, fait changer des patients volontaires sur le point de subir une deuxième chirurgie cardiaque dans des proportions quasi-inverses  en jouant sur une dynamique collective positive (ils sont en groupe), l’adoption de nouveaux rituels (alimentation végétarienne, séances quotidiennes de yoga et de méditation) et le travail sur ce qu’ils feront du temps
de vie ainsi gagné, sur quelque chose qui leur tient à cœur. Au total, le coût par patient de ce programme est
de 7000 dollars contre 30 à 46 000 dollars pour la nouvelle chirurgie qu’ils s’apprêtaient à subir. Pour Ornish, les mauvaises habitudes (tabac, alcool, suralimentation d’aliments transformés et viande, excès de travail et de stress) ne sont pas seulement les vrais problèmes : ce sont de « mauvaises » solutions aux vrais problèmes que sont la solitude, la dépression, le malheur, l’absence de sens, la peur… Mais ce sont aussi des vraies solutions pour aider les gens à supporter les journées, ce qui est souvent plus important que le fait de vivre quelques années de plus. Ce que propose Dean Ornish à ses patients, ce sont de nouvelles solutions et stratégies qui n’ont pas les effets pervers des premières sur la santé et cultivent le bien-être. Cependant que les réunions collectives les aident à voir qu’ils peuvent être actifs face à leur maladie plutôt que passifs, qu’ils peuvent reprendre du pouvoir sur leur
vie et se sauver eux-mêmes plutôt que de compter sur la médecine.

Au bout du compte, Ornish vend la joie de vivre plutôt que la peur de la mort à ses patients… Lesquels ne vivent pas seulement plus longtemps mais aussi plus heureux  .


Revenons au catastrophisme, qui donc ne marche pas pour plusieurs raisons :
• D’abord parce que l’on assiste à des effets de sidération, qui bloquent les capacités d’action,
selon un processus assez bien documenté en psychologie… et aussi car parce que cela génère de
l’angoisse, du stress et des mécanismes de défense, naturellement (voir idée-clef #4).

Dans les recherches sur les médias, le terme utilisé pour désigner ce phénomène est la « fatigue compassionnelle » : lorsqu’on leur sert un menu constitué exclusivement d’images et articles négatifs, les lecteurs ou spectateurs finissent par se détacher émotionnellement. Comme l’explique Lisa Williams,
spécialiste en psychologie sociale à l’Université de Nouvelle Galles du Sud en Australie : « Plus on
entend parler d’événements négatifs, de souffrances et de traumatismes qui jouent sur notre corde
sensible, plus on est enclin, pour la plupart, à se retirer émotionnellement et à ne plus avoir cette
forte envie d’aider. » Pour les experts, c’est ce même phénomène qui serait à la base d’une bonne
partie des échecs journalistiques, mais aussi des plaintes portant sur la faible capacité d’attention
du public, sur la lassitude du public face au journalisme partout dans le monde, sur l’obsession des
médias pour les situations de crise  .
• Ensuite parce que, souligne Solange Martin (sociologue à l’ADEME), « si la planète est effec-
tivement en danger, les gens ne veulent pas en porter la responsabilité. D’une certaine façon,
ils se disent : si c’est aussi grave que vous le dites, pourquoi me parlez-vous à moi en particulier ?
Les consommateurs ne veulent pas porter la responsabilité de la fin du monde, ils refusent qu’on
leur impute cette charge ». Cela ne veut pas dire qu’il faut arrêter de parler de responsabilité du
consommateur, mais plutôt qu’il faut arrêter de considérer que c’est à l’individu en bout de chaîne
de porter toute la responsabilité. L’équité des efforts à faire est un sujet majeur : ce n’est tant pas que
les gens ne veulent pas changer, c’est surtout qu’ils ne veulent pas être les seuls à changer. Et au
fond qui leur reprocherait cette exigence de justice ? Le citoyen-consommateur veut bien changer,
mais il faut aussi que leurs voisins, les entreprises et les pouvoirs publics fassent visiblement leur
part des efforts à faire. Ce phénomène se retrouve d’ailleurs sur les sujets de prévention routière,
où en France, l’Etat a beaucoup fait porter toute la faute sur les conducteurs, en se défaussant sur
les comportements des gens et sans prendre sa part de responsabilité sur tout ce qui concerne le
manque de courage politique des élus, l’état des véhicules, l’état des routes.

Au niveau international,à l’opposé de cette approche, un nombre croissant de pays se disent que si l’on veut atteindre le zéro accident, il faut accepter l’idée que les conducteurs font des erreurs et adopter une approche
systémique (dite safe system approach) pour faire en sorte que les accidents éventuels soient les
moins graves possibles. Concrètement, cela revient à jouer sur le triangle conducteurs/infrastructures/pouvoirs publics. Un peu comme dans la lutte contre les addictions, on dit qu’il faut jouer sur le triangle personnalité/produit/contexte social.

« Notre destin, aujourd’hui, ressemble à celui des habitants de l’île de Pâques :il n’y a pas de rupture brutale de l’écosystème, mais une dégradation continue des conditions de vie. La menace d’une catastrophe imminente n’est pas ressentie comme plausible par les gens, et l’effondrement progressif leur échappe. » Catherine Larrère, philosophe

• Un autre facteur explicatif est la progressivité de l’effondrement – ce qu’Al Gore résumait
dans son film avec la métaphore de la grenouille qui, plongée dans une eau bouillante,

saute hors de la casserole… alors qu’elle meurt ébouillantée si on la met d’abord dans l’eau froide et que l’on fait chauffer la casserole. Au fond, notre destin ressemble plutôt à celui des habitants de l’île de
Pâques – dont la population a sans doute diminué sans discontinuer après la déforestation de l’île,
avant de pratiquement disparaître : pas de rupture brutale de l’écosystème, mais une dégrada-
tion continue des conditions de vie. La menace d’une catastrophe imminente n’est pas ressentie
comme plausible par les gens, et l’effondrement progressif leur échappe.

• La dernière limite du catastrophisme est un problème de temps : le catastrophisme semble
fonctionner sur un temps très court et dans certaines situations urgentes – comme Churchill mobi-
lisant les foules en 1940… alors que les Allemands étaient de l’autre côté de la Manche ! Mais avec
le développement durable on parle d’enjeux à long terme, et sur ces sujets il est peu probable que
l’on fasse bouger les gens comme des armées avec un discours alarmiste.

Il est intéressant à cet égard de regarder comment les campagnes de sécurité routière ont évolué :
l’histoire enseigne que dans ce domaine si le recours à la peur et aux campagnes de communica-
tion « choc » ont pu avoir un effet, ce n’est pas tant sur la sensibilisation de l’opinion, semble-t-il,
qu’indirectement par ricochet sur l’action politique. Avant la fin des années 90, on s’interdisait de
faire peur, puis on a montré la réalité des accidents avec leurs conséquences physiques et psycho-
logiques : ces campagnes fortes n’ont pas manqué de placer l’opinion en situation de stress et d’évi-
tement du message, mais elles ont surtout eu l’avantage de faire du sujet un enjeu politique majeur,
ce qui a incité les pouvoirs publics à agir – de sorte qu’à partir de 2002, Jacques Chirac a fait de la
sécurité routière une priorité affirmée très fortement (mise en place de radars automatiques, fin de
la possibilité de faire « sauter » les PV, etc.)… ce qui a fortement fait chuter le nombre de tués sur la
route. Pour Jean-Pascal Assailly (sociologue et expert de la sécurité routière), c’est ensuite la loi (et
non les campagnes initiales) qui fait évoluer les comportements et les normes sociales : pour lui,
l’une des raisons pour lesquelles les Scandinaves sont bien meilleurs que nous sur ces questions
de santé et de sécurité, c’est qu’ils ont compris, depuis l’école de philosophie du droit d’Upsala dans
les années 20, que la loi pouvait être éducative, et que l’on pouvait faire évoluer les comportements
en trois étapes :

  1. • D’abord, on fait une loi, et les comportements changent car les gens ont peur de la sanction, peur d’être punis – naturellement c’est un changement superficiel car parfois ils ne sont pas convaincus du bien-fondé du nouveau comportement…
  2. • Dans un second temps (mais c’est du temps long, qui peut prendre 30 ou 40 ans), la loi s’intériorise dans une norme sociale : on passe d’une situation où la majorité des gens ignorait le problème à une situation où la majorité reconnaît le problème…
  3. • Et enfin dans un troisième temps, la norme devient individuelle, elle est encore plus intériorisée et le gens disent « même si c’était permis, je ne le ferais pas ». C’est le cas du meurtre ou du viol, aujourd’hui, on n’a plus besoin de la répression pour que cela soit unanimement condamné…

De manière intéressante, on retrouve cet effet « ricochet » sur les questions de développement
durable avec l’étiquette énergie, dont les associations de consommateurs disent aujourd’hui qu’elle
a finalement fait changer les offres des fabricants plus rapidement que les comportements des
consommateurs, ce qui la rend quand même efficace au bout du compte, mais pas forcément comme
on l’imaginait initialement (le même débat existe en ce moment sur le futur étiquetage nutritionnel,
qui s’il était appliqué sur les produits, ferait sans doute d’abord évoluer ceux-ci et, par ricochet, les
comportements alimentaires des consommateurs).

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