Posons nous les bonnes questions: comment expliquer une telle différence…!?

“A man’s true wealth is the good he does in the world.”

  Kahlil Gibrán

Ce chiffre est incroyable: il y a eu moins de 80 morts du COVID en Thailande contre plus de 65K en France…sur la même période, à population et surface égale…!? Quelques éléments de réponse expliquant une telle différence.

Marie-Monique Robin : « Le meilleur antidote à la prochaine pandémie, c’est de préserver la biodiversité »

Dans son dernier livre « La fabrique des pandémies », la journaliste deux-sévrienne s’est entretenue avec 62 scientifiques du monde entier. Leur constat est sans appel : la pandémie actuelle n’est que la face émergée de l’iceberg, d’autres vont suivre. Et nous sommes responsables. 

Marie-Monique Robin est journaliste et réalisatrice, lauréate du prix Albert-Londres (1995). Native de Gourgé (Deux-Sèvres), elle a notamment signé « Le monde selon Monsanto » et « Le Round-Up face à ses juges ». « La Fabrique des Pandémies » est son dernier essai. Elle nous a accordé un entretien. 

France 3. Une épidémie de pandémies menace notre planète, c’est ce qui ressort de vos entretiens. Les scientifiques que vous avez interrogés sont formels ?

Marie-Monique Robin. Les 62 scientifiques issus des cinq continents que j’ai interrogés sont issus de disciplines très variées : certains sont infectiologues, épidémiologistes, médecins, parasitologues ou encore vétérinaires. Mais ils partagent tous une conviction : le meilleur antidote à la prochaine pandémie c’est la préservation de la biodiversité. Là-dessus : ils sont formels. D’ailleurs, ils ont mis au jour des mécanismes qui montrent comment la destruction de la biodiversité -la déforestation ou la destruction de la forêt tropicale primaire en Afrique, en Amérique du Sud ou en Asie- est à l’origine des zoonoses. Les zoonoses, ce sont ces maladies provoquées par des pathogènes transmis par la faune sauvage aux humains et très souvent par l’intermédiaire des animaux domestiques.  

France 3. Et sur ce point la responsabilité des humains est très clairement identifiée ? 

Marie-Monique Robin. Absolument, et cela a été pour moi surprenant. Il ne s’agit pas uniquement de dire « c’est triste, les oiseaux et les pandas disparaissent »… Par exemple, il y a des mécanismes qui véritablement montrent comment dans une forêt tropicale équilibrée qui n’a pas été fragmentée, tous les agents pathogènes hébergés par les animaux qui y vivent opèrent à bas bruit. Et quand on casse cet équilibre en faisant disparaitre les gros mammifères, les prédateurs disparaissent avec eux. Or ces prédateurs se nourrissent de rongeurs, qui sont le premier réservoir d’agents pathogènes, avant même les primates et les chauves-souris. Si on préserve l’intégrité des forêts, tout se maintient à bas bruit; si on la déséquilibre, c’est une véritable bombe biologique. Le meilleur exemple de cet « effet dilution », c’est la maladie de Lyme. 

France 3. Comment fonctionne « cet effet dilution »? 

Marie-Monique Robin. Aux États-Unis, des chercheurs ont montré que le réservoir de la bactérie qui transmet la maladie de Lyme [par l’intermédiaire des tiques], c’est une souris à pattes blanches. Et si on veut éviter qu’une tique fasse son repas sanguin sur une souris à pattes blanches, il faut faire en sorte qu’il y ait plein de mammifères dans la forêt, comme par exemple des oppossums qui ne sont pas porteurs de cette bactérie. Mais si on réduit la biodiversité en faisant disparaître les oppossums et les écureuils [qui se sont enfuis car ils n’ont plus assez d’espace], il ne va rester qu’un seul type de rongeurs. Les « spécialistes » [qui ne se nourrissent que de certains types d’aliments] vont disparaitre, mais pas les « généralistes » [ qui se nourrissent de n’importe quoi]; or, ce sont les rongeurs généralistes qui sont un résevoir d’agents pathogènes comme la bactérie qui donne la maladie de Lyme.  On voit bien l’importance de cet équilibre qu’il faut maintenir. 

France 3. C’est aussi ce qui s’est produit en Malaisie avec le virus Nipah ? 

Marie-Monique Robin. C’est un autre bon exemple. En 1997, on a brûlé la forêt de Bornéo pour mettre des cultures de palmiers à huile à la place, les chauves-souris qui vivaient dans cette forêt tropicale ont été obligées de s’enfuir. Il faut savoir que ce sont des animaux extraordinaires : ce sont les seuls mammifères capables de voler, et pour cela, elles ont développé un système immunitaire, une vraie prouesse, qui leur permet d’être bourrées d’agents pathogènes sans jamais tomber malades. Sauf que, quand on détruit leur habitat, elles se mettent à excréter tous les pathogènes dont elles sont le réservoir, à cause du stress [les scientifiques ont d’ailleurs mesuré ces hormones du stress chez des animaux qui avaient fui]. Donc en 1997, les chauves-souris obligées de fuir se sont rabattues sur des arbres fruitiers plantés sur la côte de Malaisie. Elles ont mangé les mangues, ont déféqué sur les porcs de l’élevage intensif qui se trouvaient en dessous et les ont contaminés avec ce nouveau virus [qu’on a appelé « Nipah » du nom de la localité en Malaisie] qui lui-même a contaminé ensuite les humains.   Or le porc est le meilleur hôte intermédiaire entre des agents pathogènes de la faune sauvage et les humains. Nous partageons avec cet animal 95% de nos gênes : en terme d’échange d’agents pathogènes, c’est le meilleur ami de l’homme. On voit bien l’enchainement… La déforestation, l’industrialisation et enfin la globalisation car ces porcs étaient destinés au marché chinois. Tous les ingrédients sont réunis. Ce modèle, on le retrouve dans beaucoup de maladies zoonotiques. 

France 3. Comme Ébola ? 

Marie-Monique Robin. Oui. Première grande maladie zoonotique apparue en Afrique en 1976, transmise par des primates chassés de leur habitat à cause de la déforestation. Il y avait du trafic de primates pour manger leur viande, et toute la chaîne reprend… Même chose pour le Sida. 

France 3. À lire votre livre, on s’aperçoit que finalement la barrière des espèces n’existe plus ?

Marie-Monique Robin. Tout à fait, c’est ce que dit Jean-François Guégan qui est chercheur à l’INRAE (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) et à l’IRD (Institut de recherche pour le développement). Il dit que ce qu’on nous a appris quand on était étudiants, qu’il y a une barrière des espèces qui nous protège et qui fait que les agents pathogènes ne peuvent pas passer comme ça, tout ça c’est faux, c’est complètement faux. Ce que l’on comprend aussi, c’est que l’humanité est dans une situation totalement unique qui fait que notre activité anthropique, l’activité humaine, a considérablement modifié l’environnement au point que si on continue à déforester comme ça, pour parler des forêts tropicales, il n’y en aura bientôt plus, et ça va très vite. En modifiant les paysages, on rebat complètement les cartes, on contraint des populations animales à se déplacer ou à disparaître et on dérègle le climat. Les chercheurs nous disent que les causes à l’origine des nouvelles maladies sont les mêmes qui provoquent le dérèglement climatique. Ce qui veut dire que quand on est un homme ou une femme politique, si on veut éviter la prochaine pandémie, il y a des mesures à prendre au niveau international. Par exemple, il faut arrêter d’importer du soja transgénique pour nourrir les élevages européens. Parce que quand on importe du soja d’Argentine ou du Brésil, à l’origine il y a une déforestation qui va rendre malade non seulement les gens qui vivent là-bas, mais nous aussi. Il faut aussi arrêter d’importer de l’huile de palme pour mettre dans nos réservoirs. Tout est lié, tout est interconnecté. Et si on prend ces mesures de préservation de la biodiversité, c’est aussi bon pour le climat. C’est bon pour le climat, c’est bon pour la santé et c’est bon pour la biodiversité.

France 3. L’une des grandes démonstrations de votre livre, c’est que les chercheurs avaient identifié les risques depuis longtemps ? « On savait », c’est ce que vous écrivez… 

Marie-Monique Robin. Ces scientifiques tirent tous la sonnette d’alarme depuis au moins une vingtaine d’années en démontrant comment la biodiversité protège la santé. Et ils ne sont pas entendus. On est toujours dans une vision très fragmentée de la science et de l’action politique qui va avec, on fonctionne sur la logique des silos. Quand on est médecin, on ne s’occupe pas des animaux et quand on est vétérinaire, on ne s’occupe pas des humains, c’est ridicule. Il y a encore deux siècles, ces deux disciplines s’enseignaient en même temps parce qu’il n’y a pas plus proches de nous que les animaux. Prenez les porcs et encore plus les primates par exemple, 99% des gênes des chimpanzés sont les mêmes que les nôtres… Nous sommes dans une vision très fragmentée qui fait qu’on n’a plus de vision globale alors que nous sommes à l’époque de l’anthropocène ; nous avons changé d’ère géologique, nous ne sommes plus à l’holocène. Nous déréglons le climat, nous sommes en pleine sixième extinction des espèces, ce qui est grave. La dernière disparition d’une espèce, c’était les dinosaures il y a 65 millions d’années. Nous sommes à la sixième disparition des espèces et c’est nous, les humains, qui l’avons provoquée par nos activités. C’est un temps très particulier, unique : on doit revoir tous nos logiciels. Les scientifiques que j’ai interwiewés se revendiquent d’un nouveau concept, le « one health » dont on parle de plus en plus. Ce que dit ce concept de « santé planétaire », c’est qu’on doit absolument avoir une vision globale : on ne peut pas dissocier la santé des animaux, domestiques ou sauvages, de celle des humains, c’est impossible. Quand les écosystèmes sont malades, tout le monde est malade. Les scientifiques disent qu’il y a des indices qui montrent que l’écosystème est en mauvaise santé, ça s’accompagne de diarrhées pour certaines populations, de maladies chroniques, etcCela veut dire aussi qu’il faut sortir de cette logique très techniciste qui fait qu’aujourd’hui face à la pandémie, notre seule obssession c’est de trouver un vaccin et un médicament.

France 3. Si le risque des pandémies doit s’accélérer, cela veut dire que la course aux vaccins à laquelle nous assistons actuellement est complètement vaine ?

Marie-Monique Robin. C’est en tout cas ce que disent les scientifiques. Elle est vaine dans le sens où on ne fait que ça. Il ne s’agit pas de dire qu’il ne faut pas chercher un vaccin en ce moment contre cette épidémie, quoique qu’ils aient beaucoup de doutes sur son efficacité parce que c’est un virus qui mute énormément, plus que la grippe. Les scientifiques ont des doutes sur la capacité de faire un vaccin aussi rapidement. Jean-François Guégan le rappelle. Mais le problème, c’est qu’on ne fait que ça. On ne fait pas ce qu’ils préconisent c’est-à-dire s’attaquer aux causes qui font que des agents pathogènes, qui sont héberges par exemple par des chauves-souris depuis la nuit des temps sans jamais déranger, se mettent à devenir un risque pour les humains. C’est ça qu’il faut vraiment affronter collectivement, c’est très important. Il y a quand même des indices qui montrent le début d’une prise de conscience. L’année prochaine doit se tenir à Marseille, le Congrès Mondial de la Nature, qui a été repoussé en raison de la pandémie, la France va déposer une motion sur la déforestation importée. Quand nous mettons de l’huile de palme dans notre moteur, nous participons à la déforestation en Indonésie ou ailleurs. Chaque acte de consommation en Europe a un impact sur l’environnement à l’autre bout du monde. Comme le dit un scientifique dans mon livre, quand on abat des arbres en Guyane, on peut provoquer une maladie à l’autre bout du monde, et c’est d’autant plus vrai avec les avions long-courrier.

France 3. C’est pour cela que les risques de voir émerger un virus sont plus élevés en Asie ou en Afrique ?

Marie-Monique Robin. Tout à fait. Les scientifiques ont constaté que les agents pathogènes ne sont pas distribués n’importe comment sur la planète. Plus on descend vers les tropiques, plus la biodiversité est grande, plus il y a de mammifères et d’oiseaux sauvages, et donc plus il y a d’agents pathogènes potentiels. Ce que montrent les études, c’est que plus on y détruit l’environnement, plus le risque est grand par l’effet de dilution. Car je le rappelle c’est dans les forêts tropicales qu’on trouve le plus de réservoirs d’agents pathogènes potentiels. Encore une fois, ces agents pathogènes ont toujours existé et jusqu’à une date récente, ils ne posaient pas de problème. Ils en posent maintenant par ce qu’on est en train de les faire sortir du bois. La solution, ce n’est évidemment pas d’abattre toutes les chauve-souris ou tous les rongeurs du monde – ils ont tous un rôle pour l’écologie- la solution c’est de revoir notre liaison avec l’environnement, avec les animaux sauvages et notre place sur cette planète. Des scientifiques m’ont dit qu’il faut arrêter de considérer que nous sommes en haut de la pyramide, parce qu’avec cette attitude très arrogante, nous sommes en train de détruire le vivant dont nous dépendons pour vivre et on va se détruire nous-mêmes.

France 3. C’est le but de votre livre, réveiller les consciences ? Est-il encore temps ?

Marie-Monique Robin. C’est comme pour le climat, c’est urgent mais c’est encore possible de le faire. Il faut stopper définitivement la déforestation, ne plus toucher aux forêts tropicales, mais cela veut dire aussi qu’il faut encourager ces pays à trouver des cultures de substitution ou des moyens pour réduire la pauvreté. Il faut savoir que la pression sur les écosystèmes, notamment sur les forêts tropicales, vient aussi de la poussée démographique qui est en grande partie liée à la pauvreté. Je suis très surprise d’ailleurs de voir des scientifiques qui me parlent de ça, qui me disent que pour stopper les prochaines pandémies, il faut évidemment arrêter de détruire la biodiversité mais il faut aussi résoudre la pauvreté, parce que c’est lié. En Asie, on rentre de plus en plus dans les forêts tropicales soit parce que les grandes multinationales veulent exploiter l’huile de palme ou autre chose mais c’est aussi le fait de petits paysans qui n’ont pas de terre pour se nourrir, tout simplement. Il faut une nouvelle éthique pour prendre mieux soin de l’environnement mais aussi des humains. C’est un changement profond, y compris de l’économie.

France 3. Comment faire ? 

Marie-Monique Robin. Depuis des années que je fais des films et des livres, j’en arrive toujours à cela : nous avons un modèle économique qui est fondé sur les profits illimités ne profitant qu’à une petite minorité. Rendez-vous compte : 28 milliardaires dans le monde possèdent autant que 3 milliards 500 millions d’autres personnes, on voit bien qu’il y a un énorme problème ! Ce n’est plus possible de continuer avec ce système de production illimité sans jamais tenir compte des dégâts causés à l’environnement et dont souffre une majorité de gens ne profitant pas de ces activités économiques. Il faut absolument qu’on le comprenne ! Tous les scientifiques que j’ai interrogés pour écrire mon livre étaient confinés chez eux en Australie, aux Etats-Unis ou au Gabon et tous étaient très déprimés, très inquiets pour leurs enfants, leurs petits-enfants, tous m’ont dit qu’on allait droit dans le mur et qu’il fallait absolument qu’on se réveille. Depuis une trentaine d’années, le rythme des pandémies s’accélère. Jusqu’au milieu des années 70, il y avait une nouvelle maladie émergente tous les 15 ans. Aujourd’hui c’est une à cinq par an, ça s’accélère. Pour l’instant, on a paralysé l’économie à cause d’un virus qui tue 1% de la population, évidemment c’est beaucoup trop, mais il faut remettre les choses dans leur contexte, il tue moins que le paludisme ou Ébola qui tue 50 à 60% des gens contaminés. Imaginez qu’un virus arrive en étant aussi létal qu’Ébola et transmissible par voies aériennes, que fera-t-on ? On voit bien que nous sommes à la croisée des chemins et qu’il faut que nous ayons une vision à moyen et long terme et pas à court terme comme en ce moment. 

Marie Monique Robin, « La fabrique des pandémies » aux éditions La Découverte. Parution le 4 février 

Bientôt un film  

Le tournage d’un documentaire avec Juliette Binoche devrait commencer très prochainement. Un appel à souscription a été lancé. Basé sur le livre « La fabrique des pandémies », il donnera la parole à une vingtaine de scientifiques du monde entier. 

https://france3-regions.francetvinfo.fr/nouvelle-aquitaine/deux-sevres/niort/marie-monique-robin-le-meilleur-antidote-a-la-prochaine-pandemie-c-est-de-preserver-la-biodiversite-1937164.html

https://www.franceinter.fr/emissions/la-terre-au-carre/la-terre-au-carre-09-fevrier-2021

BIS https://reporterre.net/Preserver-la-biodiversite-un-imperatif-pour-la-sante-planetaire

« Voir un lien entre la pollution de l’air, la biodiversité et la covid-19 relève du surréalisme, pas de la science ! », affirmait Luc Ferry en mars 2020, accusant les écologistes de « récupération politique ». Voilà un philosophe bien mal informé. Car, depuis les années 2000, des centaines de scientifiques tirent la sonnette d’alarme : les activités humaines, en précipitant l’effondrement de la biodiversité, ont créé les conditions d’une « épidémie de pandémies ».
C’est ce que montre cet essai, mobilisant de nombreux travaux et des entretiens inédits avec plus de soixante chercheurs du monde entier. En apportant enfin une vision d’ensemble, accessible à tous, Marie-Monique Robin contribue à dissiper le grand aveuglement collectif qui empêchait d’agir. Le constat est sans appel : la destruction des écosystèmes par la déforestation, l’urbanisation, l’agriculture industrielle et la globalisation économique menace directement la santé planétaire.
Cette destruction est à l’origine des « zoonoses », transmises par des animaux aux humains : d’Ébola à la covid-19, elles font partie des « nouvelles maladies émergentes » qui se multiplient, par des mécanismes clairement expliqués dans ce livre. Où on verra aussi comment, si rien n’est fait, d’autres pandémies, pires encore, suivront. Et pourquoi, plutôt que la course vaine aux vaccins ou le confinement chronique de la population, le seul antidote est la préservation de la biodiversité, impliquant d’en finir avec l’emprise délétère du modèle économique dominant sur les écosystèmes

https://www.monde-diplomatique.fr/2020/03/SHAH/61547

Pour soutenir MDR : https://www.m2rfilms.com/la-fabrique-des-pandemies

CQFD:

https://theconversation.com/mieux-comprendre-la-diffusion-des-virus-entre-les-especes-137425

Afin de mieux comprendre le processus pandémique, lisez cet article du Monde Diplo:

Contre les pandémies, l’écologie. par Sonia Shah

Même au XXIe siècle, les vieux remèdes apparaissent aux yeux des autorités chinoises comme le meilleur moyen de lutter contre l’épidémie due au coronavirus. Des centaines de millions de personnes subiraient des restrictions dans leurs déplacements. N’est-il pas temps de se demander pourquoi les pandémies se succèdent à un rythme de plus en plus soutenu ?

Serait-ce un pangolin ? Une chauve-souris ? Ou même un serpent, comme on a pu l’entendre un temps avant que cela ne soit démenti ? C’est à qui sera le premier à incriminer l’animal sauvage à l’origine de ce coronavirus, officiellement appelé SRAS-CoV-2 (1), dont le piège s’est refermé sur plusieurs centaines de millions de personnes, placées en quarantaine ou retranchées derrière des cordons sanitaires en Chine et dans d’autres pays. S’il est primordial d’élucider ce mystère, de telles spéculations nous empêchent de voir que notre vulnérabilité croissante face aux pandémies a une cause plus profonde : la destruction accélérée des habitats.

Depuis 1940, des centaines de microbes pathogènes sont apparus ou réapparus dans des régions où, parfois, ils n’avaient jamais été observés auparavant. C’est le cas du virus de l’immunodéficience humaine (VIH), d’Ebola en Afrique de l’Ouest, ou encore de Zika sur le continent américain. La majorité d’entre eux (60 %) sont d’origine animale. Certains proviennent d’animaux domestiques ou d’élevage, mais la plupart (plus des deux tiers) sont issus d’animaux sauvages.

Or ces derniers n’y sont pour rien. En dépit des articles qui, photographies à l’appui, désignent la faune sauvage comme le point de départ d’épidémies dévastatrices (2), il est faux de croire que ces animaux sont particulièrement infestés d’agents pathogènes mortels prêts à nous contaminer. En réalité, la plus grande partie de leurs microbes vivent en eux sans leur faire aucun mal. Le problème est ailleurs : avec la déforestation, l’urbanisation et l’industrialisation effrénées, nous avons offert à ces microbes des moyens d’arriver jusqu’au corps humain et de s’adapter.

La destruction des habitats menace d’extinction quantité d’espèces (3), parmi lesquelles des plantes médicinales et des animaux sur lesquels notre pharmacopée a toujours reposé. Quant à celles qui survivent, elles n’ont d’autre choix que de se rabattre sur les portions d’habitat réduites que leur laissent les implantations humaines. Il en résulte une probabilité accrue de contacts proches et répétés avec l’homme, lesquels permettent aux microbes de passer dans notre corps, où, de bénins, ils deviennent des agents pathogènes meurtriers.

Ebola l’illustre bien. Une étude menée en 2017 a révélé que les apparitions du virus, dont la source a été localisée chez diverses espèces de chauves-souris, sont plus fréquentes dans les zones d’Afrique centrale et de l’Ouest qui ont récemment subi des déforestations. Lorsqu’on abat leurs forêts, on contraint les chauves-souris à aller se percher sur les arbres de nos jardins et de nos fermes. Dès lors, il est facile d’imaginer la suite : un humain ingère de la salive de chauve-souris en mordant dans un fruit qui en est couvert, ou, en tentant de chasser et de tuer cette visiteuse importune, s’expose aux microbes qui ont trouvé refuge dans ses tissus. C’est ainsi qu’une multitude de virus dont les chauves-souris sont porteuses, mais qui restent chez elles inoffensifs, parviennent à pénétrer des populations humaines — citons par exemple Ebola, mais aussi Nipah (notamment en Malaisie ou au Bangladesh) ou Marburg (singulièrement en Afrique de l’Est). Ce phénomène est qualifié de « passage de la barrière d’espèce ». Pour peu qu’il se produise fréquemment, il peut permettre aux microbes issus des animaux de s’adapter à nos organismes et d’évoluer au point de devenir pathogènes.

Il en va de même des maladies transmises par les moustiques, puisque un lien a été établi entre la survenue d’épidémies et la déforestation (4) — à ceci près qu’il s’agit moins ici de la perte des habitats que de leur transformation. Avec les arbres disparaissent la couche de feuilles mortes et les racines. L’eau et les sédiments ruissellent plus facilement sur ce sol dépouillé et désormais baigné de soleil, formant des flaques favorables à la reproduction des moustiques porteurs du paludisme. Selon une étude menée dans douze pays, les espèces de moustiques vecteurs d’agents pathogènes humains sont deux fois plus nombreuses dans les zones déboisées que dans les forêts restées intactes.

Dangers de l’élevage industriel

La destruction des habitats agit également en modifiant les effectifs de diverses espèces, ce qui peut accroître le risque de propagation d’un agent pathogène. Un exemple : le virus du Nil occidental, transporté par les oiseaux migrateurs. En Amérique du Nord, les populations d’oiseaux ont chuté de plus de 25 % ces cinquante dernières années sous l’effet de la perte des habitats et d’autres destructions (5). Mais toutes les espèces ne sont pas touchées de la même façon. Des oiseaux dits spécialistes (d’un habitat), comme les pics et les rallidés, ont été frappés plus durement que des généralistes comme les rouges-gorges et les corbeaux. Si les premiers sont de piètres vecteurs du virus du Nil occidental, les seconds, eux, en sont d’excellents. D’où une forte présence du virus parmi les oiseaux domestiques de la région, et une probabilité croissante de voir un moustique piquer un oiseau infecté, puis un humain (6).

Même phénomène s’agissant des maladies véhiculées par les tiques. En grignotant petit à petit les forêts du Nord-Est américain, le développement urbain chasse des animaux comme les opossums, qui contribuent à réguler les populations de tiques, tout en laissant prospérer des espèces bien moins efficaces sur ce plan, comme la souris à pattes blanches et le cerf. Résultat : les maladies transmises par les tiques se répandent plus facilement. Parmi elles, la maladie de Lyme, qui a fait sa première apparition aux États-Unis en 1975. Au cours des vingt dernières années, sept nouveaux agents pathogènes portés par les tiques ont été identifiés (7).

Les risques d’émergence de maladies ne sont pas accentués seulement par la perte des habitats, mais aussi par la façon dont on les remplace. Pour assouvir son appétit carnivore, l’homme a rasé une surface équivalant à celle du continent africain (8) afin de nourrir et d’élever des bêtes destinées à l’abattage. Certaines d’entre elles empruntent ensuite les voies du commerce illégal ou sont vendues sur des marchés d’animaux vivants (wet markets). Là, des espèces qui ne se seraient sans doute jamais croisées dans la nature se retrouvent encagées côte à côte, et les microbes peuvent allègrement passer de l’une à l’autre. Ce type de développement, qui a déjà engendré en 2002-2003 le coronavirus responsable de l’épidémie de syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS), est peut-être à l’origine du coronavirus inconnu qui nous assiège aujourd’hui.

Mais bien plus nombreux sont les animaux qui évoluent au sein de notre système d’élevage industriel. Des centaines de milliers de bêtes entassées les unes sur les autres en attendant d’être conduites à l’abattoir : voilà des conditions idéales pour que les microbes se muent en agents pathogènes mortels. Par exemple, les virus de la grippe aviaire, hébergés par le gibier d’eau, font des ravages dans les fermes remplies de poulets en captivité, où ils mutent et deviennent plus virulents — un processus si prévisible qu’il peut être reproduit en laboratoire. L’une de leurs souches, le H5N1, est transmissible à l’homme et tue plus de la moitié des individus infectés. En 2014, en Amérique du Nord, il a fallu abattre des dizaines de millions de volailles pour enrayer la propagation d’une autre de ces souches (9).

Les montagnes de déjections produites par notre bétail offrent aux microbes d’origine animale d’autres occasions d’infecter les populations. Comme il y a infiniment plus de déchets que ne peuvent en absorber les terres agricoles sous forme d’engrais, ils finissent souvent par être stockés dans des fosses non étanches — un havre rêvé pour la bactérie Escherichia coli. Plus de la moitié des animaux enfermés dans les parcs d’engraissement américains en sont porteurs, mais elle y demeure inoffensive (10). Chez les humains, en revanche, E. coli provoque des diarrhées sanglantes, de la fièvre, et peut entraîner des insuffisances rénales aiguës. Et comme il n’est pas rare que les déjections animales se déversent dans notre eau potable et nos aliments, 90 000 Américains sont contaminés chaque année.

Bien que ce phénomène de mutation des microbes animaux en agents pathogènes humains s’accélère, il n’est pas nouveau. Son apparition date de la révolution néolithique, quand l’être humain a commencé à détruire les habitats sauvages pour étendre les terres cultivées et à domestiquer les animaux pour en faire des bêtes de somme. En échange, les animaux nous ont offert quelques cadeaux empoisonnés : nous devons la rougeole et la tuberculose aux vaches, la coqueluche aux cochons, la grippe aux canards.

Le processus s’est poursuivi pendant l’expansion coloniale européenne. Au Congo, les voies ferrées et les villes construites par les colons belges ont permis à un lentivirus hébergé par les macaques de la région de parfaire son adaptation au corps humain. Au Bengale, les Britanniques ont empiété sur l’immense zone humide des Sundarbans pour développer la riziculture, exposant les habitants aux bactéries aquatiques présentes dans ces eaux saumâtres. Les pandémies causées par ces intrusions coloniales restent d’actualité. Le lentivirus du macaque est devenu le VIH. La bactérie aquatique des Sundarbans, désormais connue sous le nom de choléra, a déjà provoqué sept pandémies à ce jour, l’épidémie la plus récente étant survenue en Haïti.

Heureusement, dans la mesure où nous n’avons pas été des victimes passives de ce processus, nous pouvons aussi faire beaucoup pour réduire les risques d’émergence de ces microbes. Nous pouvons protéger les habitats sauvages pour faire en sorte que les animaux gardent leurs microbes au lieu de nous les transmettre, comme s’y efforce notamment le mouvement One Health (11).

Nous pouvons mettre en place une surveillance étroite des milieux dans lesquels les microbes des animaux sont le plus susceptibles de se muer en agents pathogènes humains, en tentant d’éliminer ceux qui montrent des velléités d’adaptation à notre organisme avant qu’ils ne déclenchent des épidémies. C’est précisément ce à quoi s’attellent depuis dix ans les chercheurs du programme Predict, financé par l’Agence des États-Unis pour le développement international (Usaid). Ils ont déjà identifié plus de neuf cents nouveaux virus liés à l’extension de l’empreinte humaine sur la planète, parmi lesquels des souches jusqu’alors inconnues de coronavirus comparables à celui du SRAS (12).

Aujourd’hui, une nouvelle pandémie nous guette, et pas seulement à cause du Covid-19. Aux États-Unis, les efforts de l’administration Trump pour affranchir les industries extractives et l’ensemble des activités industrielles de toute réglementation ne pourront manquer d’aggraver la perte des habitats, favorisant le transfert microbien des animaux aux humains. Dans le même temps, le gouvernement américain compromet nos chances de repérer le prochain microbe avant qu’il ne se propage : en octobre 2019, il a décidé de mettre un terme au programme Predict. Enfin, début février 2020, il a annoncé sa volonté de réduire de 53 % sa contribution au budget de l’Organisation mondiale de la santé.

Comme l’a déclaré l’épidémiologiste Larry Brilliant, « les émergences de virus sont inévitables, pas les épidémies ». Toutefois, nous ne serons épargnés par ces dernières qu’à condition de mettre autant de détermination à changer de politique que nous en avons mis à perturber la nature et la vie animale.

Sonia Shah

Journaliste. Auteure de Pandemic : Tracking Contagions, From Cholera to Ebola and Beyond, Sarah Crichton Books, New York, 2016, et de The Next Great Migration : The Beauty and Terror of Life on the Move, Bloomsbury Publishing, Londres, à paraître en juin 2020. Ce texte a été publié dans The Nation.
 

(1Et non pas Covid-19, qui est le nom de la maladie, comme indiqué par erreur dans la version imprimée.

(2Kai Kupferschmidt, « This bat species may be the source of the Ebola epidemic that killed more than 11,000 people in West Africa », Science Magazine, Washington, DC – Cambridge, 24 janvier 2019.

(3Jonathan Watts, « Habitat loss threatens all our futures, world leaders warned », The Guardian, Londres, 17 novembre 2018.

(4Katarina Zimmer, « Deforestation tied to changes in disease dynamics », The Scientist, New York, 29 janvier 2019.

(5Carl Zimmer, « Birds are vanishing from North America », The New York Times, 19 septembre 2019.

(6BirdLife International, « Diversity of birds buffer against West Nile virus », ScienceDaily, 6 mars 2009.

(7« Lyme and other tickborne diseases increasing », Centers for Disease Control and Prevention, 22 avril 2019.

(8George Monbiot, « There’s a population crisis all right. But probably not the one you think », The Guardian, 19 novembre 2015.

(9« What you get when you mix chickens, China and climate change », The New York Times, 5 février 2016. En France, la grippe aviaire a touché les élevages durant l’hiver 2015-2016, et le ministère de l’agriculture estime qu’un risque existe cet hiver pour les volatiles en provenance de Pologne.

(10Cristina Venegas-Vargas et al., « Factors associated with Shiga toxin-producing Escherichia coli shedding by dairy and beef cattle », Applied and Environmental Microbiology, vol. 82, n° 16, Washington, DC, août 2016.

(11Predict Consortium, « One Health in action », EcoHealth Alliance, New York, octobre 2016.

(12« What we’ve found », One Health Institute.

Remarquez, on en parlait deja en …2014 !!

https://www.actu-environnement.com/ae/news/protection-biodiversite-outil-sante-publique-23107.php4

 

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