Noir c’est noir, y a plus d’espoir …

« Il est trop tard… depuis toujours

parce que nos espoirs et nos croyances ne réécrivent

ni les lois de la thermodynamique,

ni le principe d’évolution,

ni le principe d’humanité. »

Vincent Mignerot

Très beau texte de l’ami JM Gancille …que je partage tristement 😉

Les faits parviennent rarement à convaincre les gens qu’ils peuvent avoir tort. Le plus souvent ils contribuent paradoxalement à les conforter dans leurs croyances afin de maintenir intacte leur vision du monde au prix de contorsions intellectuelles spectaculaires et d’arrangements étonnants avec la réalité.

En matière d’écologie, ce constat ne s’applique pas uniquement aux climato-sceptiques, aux pourfendeurs de la décroissance, aux carnivores invétérés, aux lecteurs du Figaro, du Point ou de Valeurs actuelles. Il concerne également une large majorité de citoyens et singulièrement de militants de l’écologie qui préfèrent ne pas avoir à affronter trop frontalement des preuves factuelles qui pourraient remettre en question leurs illusions.

Il se pourrait bien que la pensée magique soit finalement le dénominateur commun entre les « boomers » conservateurs, le grand public et les représentants d’une certaine écologie devenue mainstream, réunis dans une propension similaire à occulter la réalité crue pour continuer à se mentir.

Bien évidemment, les ressorts qui fondent cette réaction au réel chez les uns et chez les autres sont diamétralement opposés. Alors que les premiers refusent obstinément les conclusions scientifiques, rejettent systématiquement la faute sur d’autres qu’eux-mêmes et se vautrent dans une post-vérité parfois délirante pour justifier leur mode de vie, les autres catégories ont une tendance inversement proportionnelle à transcender leur angoisse d’un avenir menaçant en surinvestissant en permanence des discours et des stratégies « solutionnistes ». Quand bien même leur efficacité est objectivement nulle.

Le fait est que nous n’avons jamais autant détruit la planète que depuis que nous prétendons la « sauver ». La détérioration de l’environnement s’amplifie, des espèces disparaissent à une vitesse effarante, la température augmente et le climat se dérègle, les ressources s’amenuisent, la démographie explose et les tensions entre nations s’intensifient. Quand bien même nous « agissons », toutes les courbes ou presque suivent imperturbablement les trajectoires les plus inquiétantes, franchissent allègrement des limites autrefois considérées comme lointaines et dessinent invariablement les contours de plus en plus net d’un monde condamné à court terme à la guerre et l’inhabitabilité. Comme le disait le respectable physicien australien Graham Turner, successeur de Dennis Meadows en tant que rédacteur coordonnateur de la nouvelle version 2012 du célèbre rapport « Halte à la croissance ? » initialement publié par le Club de Rome en 1972 : « tout se déroule comme prévu pour que survienne le désastre ».

Cela fait environ 50 ans qu’on parle de résistance, de développement durable, d’initiatives locales, de luttes, d’écologie politique, de désobéissance civile, de consomm’action, de responsabilité sociale des entreprises, de justice environnementale, de pétitions et de boycott… mais rien n’y fait : ni le mirage de la transition énergétique, ni la fable des alternatives, ni la chimère de la prise de conscience, ni le trompe-l’œil du soulèvement de la jeunesse, ni l’inaltérable rêve d’un retour à la terre, ni la belle histoire des petits gestes, ni le mythe de la non-violence, ni l’imposture des marches, ni la tromperie de la conscientisation des élites, ni le mensonge de la neutralité carbone, ni l’artifice de la démocratie participative, ni la supercherie du sursaut collapso, ni le leurre d’une rébellion, et encore moins le baratin d’une reconnexion à la nature. À l’évidence, ces faux espoirs ont tous été logiquement déçus, par définition. Dernier en date : le déferlement d’une vague verte dans les grandes villes, sensée tout emporter. Il est plus probable que ce soit l’effondrement démocratique en cours qui emporte tout, et en premier lieu les promesses d’un grand soir vert métropolitain.

Quoique factuel, ce bilan sévère sur l’illusion des croyances vertes n’est évidemment pas facile à intégrer et à admettre. Foutu pour foutu à quoi bon agir ? L’objection la plus courante consiste effectivement à minorer le vertige existentiel que provoquent des faits et des données désespérantes et à les balayer d’un revers de main en y opposant l’argument ultime : la force de la volonté, si bien résumée dans la fameuse phrase de Margaret Mead fétichisée à outrance dans la communauté écolo : « Ne doutez jamais qu’un petit groupe de personnes peuvent changer le monde. En fait, c’est toujours ainsi que le monde a changé. »

Mais cette ultime duperie, qui flatte l’égo au passage, évacue malheureusement l’essentiel : la nécessité absolue de pouvoir compter sur des circonstances opportunes pour que cette volonté advienne. Et c’est là que le bât blesse. Si la société ne bascule pas, si la transition n’opère pas, si le changement de paradigme tant attendu n’a pas lieu, c’est que les conditions favorables à ces ruptures ne sont tout simplement pas réunies pour que cela se produise. Tant que les circonstances propices ne sont pas présentes, aucune chance que le changement puisse opérer. La volonté ne peut rien à elle seule, sauf à se raconter des histoires.

Comme le rappelle Vincent Mignerot, « il est trop tard… depuis toujours parce que nos espoirs et nos croyances ne réécrivent ni les lois de la thermodynamique, ni le principe d’évolution, ni le principe d’humanité. » Nous sommes effectivement soumis à des invariants physiques, des relations avec les autres vivants et des principes qui régissent le monde dans lequel nous nous débattons sur lesquels nous n’avons aucune prise, si ce n’est infinitésimale.

Que pouvons-nous par exemple aujourd’hui face à l’inertie du système Terre ? La trajectoire d’un monde à +3 à 5° à l’horizon 2100 (voire de 5 à 8° supplémentaires pour le 22ème siècle) est confirmée par les climatologues et surtout par les observations dynamiques sur le terrain. Nous n’y pouvons rien. Tout simplement parce qu’il existe un décalage de 40 à 80 ans entre la production des gaz à effet de serre et leurs effets sur le réchauffement. En d’autres termes le futur est déjà écrit pour 2100 quand bien même nous stopperions absolument tout activité productive. Sans même parler des boucles de rétroaction positive qui se sont enclenchées, comme la libération de gigantesques quantités de méthane du pergélisol dégelé par le réchauffement ou la saturation du stockage de CO2 dans les forêts tropicales, qui noircissent encore davantage le tableau.

Dans ce contexte, faire tout notre possible pour que les générations futures ne subissent pas une planète en surchauffe est une raison généreuse de continuer à se battre mais contrevient totalement à la psychologie humaine. Renoncer à des ressources perçues comme vitales aujourd’hui pour le bénéfice hypothétique d’autrui dans un futur indéterminé est une attitude altruiste qui n’est constatée absolument nulle part dans le monde. Et pour cause ! Nos modèles de sociétés productivistes et consuméristes mondialisées sont parvenus à développer une propagande marchande qui a ancré dans les esprits l’idée du bonheur par le confort matériel et le moindre effort. Au prix d’une exploitation boulimique des hydrocarbures (générant le réchauffement) et de toutes les sources d’énergie disponibles (dégradant l’environnement). Qui est prêt à renoncer aux 400 esclaves énergétiques qui permettent à l’homme moderne de s’alimenter, se soigner, se chauffer, se déplacer, se défendre… ? Personne. Et surtout pas ceux dont les ressources ont été historiquement spoliées par l’occident pour y parvenir et qui aspirent à un légitime rattrapage de niveau de vie.

Convertir 8 milliards d’humains à une sobriété volontaire, voilà l’impératif vital. Il supposerait que tous les pays soient alignés et en phase pour enclencher ce processus simultanément afin de prévenir le risque que ceux qui se soustrairaient à ces contraintes collectives en retirent un avantage compétitif sur les autres et puisse les soumettre. Totalement illusoire. Soyons sérieux : peut-on de toute façon attendre des gouvernements et des Etats qu’ils s’engagent au nom de la lutte contre le réchauffement climatique et l’effondrement de la biodiversité comme le veut la supplique militante ? C’est être absolument naïf sur la nature du Pouvoir et les fondements mêmes de la civilisation qu’il construit patiemment depuis 12000 ans au moins, selon des logiques de rapports de forces externes et de domination interne immuables. Comme l’écrivait Freud, « la civilisation est quelque chose d’imposé à une majorité récalcitrante par une minorité ayant compris comment s’approprier les moyens de puissance et de coercition. » Imaginer que L’Etat soit au service de l’intérêt général est une fable savamment entretenue pour alimenter l’espoir des masses. Le pire c’est que les gouvernements successifs y parviennent globalement bien (enfin, de moins en moins quand même) en maniant le mensonge à la perfection à coup d’oxymores : développement durable, énergie verte, croissance soutenable, industrie propre… faisant fi des lois physiques qui régissent cette planète.

Nous persistons collectivement dans l’illusion que ce modèle de société puisse être soutenable quand bien même tout nous démontre qu’il est inégalitaire et destructeur, pire : suicidaire. Notre civilisation s’est forgée par sédimentation depuis des millénaires de couches successives d’infrastructures physiques (villes, réseaux de transports et de communication, organisation spatiale…) et de représentations mentales (idéologie du progrès, bienfait de la technique, anthropocentrisme…). Et certains voudraient croire que la volonté militante de quelques uns, ultra-minoritaires par ailleurs, puisse y changer quoi que ce soit à court terme ? Margaret Mead, sors de ce corps ! Ce que nous voyons se dérouler sous nos yeux est objectivement l’exact inverse : maintenir « quoi qu’il en coûte » ce modèle prédateur jusqu’à l’absurde. Comme le dit très justement l’anthropologue James C. Scott « La civilisation n’est qu’une course sans espoir visant à trouver des remèdes aux maux qu’elle génère. »

Alors, ne nous reste-t-il plus rien à espérer ? Non. Et le changement commence par là. Si « l’espoir est la laisse de la soumission » comme disait à juste titre Raoul Vaneigem, il nous faut désormais troquer l’espoir contre le courage. L’espoir nous maintient enchaînés au système, lequel prétend faussement et continuellement qu’il peut changer, qu’il va changer. Il entretient le mythe de la technologie salvatrice comme celui, risible, de la conscientisation des élites… qu’il protège en alimentant la foi dans la résolution non-violente des conflits, en dépit de l’histoire des luttes.

L’espoir nous éloigne du présent en faisant miroiter un futur imaginaire qui surviendrait dans l’attente fiévreuse d’on ne sait quel alignement mystérieux de planètes. Nous en guettons vainement l’augure dans chaque lueur d’altérité, perpétuant sa quête vaine et amplifiant ses vertus anesthésiantes.

Il faut relire Jacques Ellul pour qui « l’espoir est la malédiction de l’homme. Car l’homme ne fait rien tant qu’il croit qu’il peut y avoir une issue qui lui sera donnée. Tant que, dans une situation terrible, il s’imagine qu’il y a une porte de sortie, il ne fait rien pour changer la situation. »

En confiant notre sort à l’espoir nous abdiquons notre propre pouvoir sur le présent. On peut en effet espérer que ce système mortifère prenne fin ou agir pour qu’il s’effondre, ici et tout de suite. On peut espérer que le déclin de la biodiversité cesse ou s’impliquer dans la conservation des animaux, sans attendre, en commençant par arrêter de les manger. On peut espérer que les gens réalisent l’indécence de l’exploitation des autres vivants ou s’engager, maintenant, résolument, pour qu’elle soit un jour abolie. Etc.

Espérer ou faire ce qu’il faut. Pas nécessairement pour « sauver la planète ou l’avenir de l’Humanité ». Mais pour rester droit et faire ce qui est juste, indépendamment d’un résultat que nous ne maîtrisons pas, ou plus. Ne serait-ce que pour trouver du sens à nos vies et leur conserver un minimum de dignité.

Texte de Jean-Marc Gancille

Ecologiste et animaliste, Jean-Marc Gancille travaille au sein d’une ONG scientifique française de conservation des cétacés dans l’océan indien.

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