CQFD : La notion de nature …a fait son temps !

Qu’aimerions-nous transmettre à nos enfants ?

Une belle image de nous-même, de sorte qu’ils nous voient plus beaux que nous ne sommes en réalité ?

À quoi bon ? Des biens matériels ?

C’est leur mettre entre les mains un monceau de problèmes. […] Notre présence ?

Que nous le voulions ou pas, ils seront séparés de nous quand nous mourrons. […]

Ce qu’en revanche nous pouvons leur léguer, c’est une source d’inspiration, une vision des choses qui ait un sens et qui puisse leur donner confiance à chaque instant de leur vie.

Pour cela nous devons bien sûr acquérir nous-mêmes une certaine assurance, une certitude intérieure.

Or, ce sentiment ne peut à l’évidence venir que de notre esprit ;

il est donc grand temps de nous occuper de celui-ci.

Transcrit d’après un conseil donné oralement.

JIGME KHYENTSE RINPOCHE (b. 1964)

Le texte ci-dessous est extrait de la postface d’une bande dessinée fabuleuse, La cosmologie du futur, d’Alessandro Pignocchi.

Paru en 2018, cette bande dessinée est la suite d’une première, Petit traité d’écologie sauvage, où l’auteur superpose des façons de comprendre le monde opposées : celle des occidentaux et celle des « peuples premiers ».

Personnellement, j’ai été frappé par la simplicité et les évidences qui sous tendent son propos…tout simplement magnifique.

Faites vous un cadeau et lisez cette BD formidablement éclairante !

http://puntish.blogspot.com/2020/

Dans l’extrait ci-dessous, il est question des limites des sociétés occidentales autour de l’opposition entre « nature » et « culture », opposition sur laquelle toute notre société est basée.

« L’idée de nature a pu servir un temps à exprimer toutes sortes d’aspirations confuses et de projets informulés, et c’est la raison pour laquelle l’écologie a été d’abord pensée comme le projet de sauver la nature, ou de la conserver – un projet consistant simplement à accorder de la valeur à ce qui autrefois n’en avait pas. Mais en dépit de cette utilité tactique que je reconnais à l’idée de nature, il me semble nécessaire de répéter que cette notion a fait son temps et qu’il faut maintenant penser sans elle », Philippe Descola, La composition des mondes.

« Il existe encore quelques endroits au monde, notamment en Amazonie, où des « fronts de colonisation » avancent sur la forêt. très visibles sur une carte, ce sont des lignes dessinées par la déforestation, la construction des routes et l’apparition d’habitations en dur. Symboliquement, c’est la civilisation – la modernité, le monde policé, la « culture » – qui progresse sur son contrepoint, la « nature sauvage ». Cette dichotomie et ce mouvement – l’avancée de l’humanité sur la nature – composent l’ossature de la pensée occidentale moderne.

Aujourd’hui, la modernité enjambe de plus en plus facilement cette frontière concrète pour arriver bien en avance dans la forêt et chez les « peuples premiers » qui y vivent. Et, surtout, c’est désormais une question d’années pour que les différents fronts se rejoignent les uns les autres, parachevant ainsi, géographiquement parlant, la mission civilisatrice de l’homme moderne.

Peu importe, direz-vous, si cette frontière n’a plus d’existence concrète, il y aura toujours de nouveaux espaces à conquérir : faire reculer la maladie, la mort, l’incertitude en général, domestiquer tous les processus et phénomènes qui échappent encore à la volonté humaine. Mais si certains se lancent dans la conquête de Mars, la géo-ingénierie ou le transhumanisme la fleur au fusil, tels les premiers aventuriers de la jungle, ces territoires sont trop ésotériques pour renouveler la pertinence de nos vieilles catégories. Les sciences cognitives, dont on pouvait croire qu’elles progressaient sur la nature qui est en nous comme des tronçonneuses sur la forêt, voient cette nature ressurgir partout, y compris du mauvais côté de la frontière, du côté de ce qui était supposé pleinement humain. Les facultés de « haut niveau » – le langage, le raisonnement logique, tout ce qui sous-tend les phénomènes les plus éminemment culturels – apparaissent pétries de « nature ». Et ce surgissement est général ; partout prolifèrent ce que le sociologue et philosophe Bruno Latour appelle des « hybrides », des objets dans lesquels nature et culture sont si entremêlées que leur seule contemplation suffit à ressentir l’inadéquation de cette distinction. Le changement climatique en est le paradigme, à la fois le produit de la technologie et phénomène naturel, enjeu politique et monstre incontrôlable.


Et alors ? Alors un concept n’existe pleinement que lorsqu’on est capable de se représenter son contraire. Sans « nature » bien identifiable, plus de « culture », sans sauvagerie à conquérir, plus d’humanité à faire progresser. En perdant son meilleur ennemi, l’homme moderne perd le repère fondamental qui lui permettait de se définir lui-même, cet « autre » qui lui renvoie son image, cet « ailleurs » où s’est toujours réfugiée son imagination et qui lui permet de stabiliser le monde tel qu’il l’a composé. Le pilier central qui maintient l’édifice se fissure : nous sommes en train de vivre les premiers moments de ce que l’on pourrait appeler un « effondrement cosmologique », une transformation des structures fondamentales qui organisent notre rapport au monde.

Est-ce grave ? Si l’on se réfère aux autres peuples qui ont connu un tel effondrement – tous les peuples autochtones lors de leur rencontre avec la modernité – la chose n’a pas l’air agréable. Même avec un intense effort, il est sans doute impossible d’imaginer ce que vit un Aborigène australien lorsqu’il voit pousser un centre commercial sur un site totémique, lieu qui abrite les « âmes enfants » essentielles à l’existence de toute une famille totémique d’êtres, humains et non humains.

Hormis la taille de la population concernée, ce qui est inédit dans ce qui nous arrive, c’est que nous sommes prévenus. Contrairement aux peuples qui n’ont pu que subir ces bouleversements cosmologiques, nous pouvons agir sur eux, être dans l’action et non dans la réaction. Et ça change tout : un bouleversement cosmologique voulu est sans doute une expérience collective exaltante. Il s’agit en effet de transformer jusqu’à l’aspect du monde puisque, même si nous sous-estimons très largement ce phénomène – nous avons l’impression de percevoir le monde simplement tel qu’il est – nos structures de pensée déterminent jusqu’à la perception que nous en avons.

Exaltante et urgente. Notre concept de nature met à distance et objectifie les êtres qu’il désigne. Par conséquent, les questions écologiques sont d’abord des chiffres (degrés de réchauffement, pourcentage d’oiseaux ou d’insectes qui disparaissent) qui, aussi ébouriffants soient-ils, peuvent être oubliés dans la minute. Elles sont par ailleurs traitées comme relevant d’un domaine bien séparé des questions sociales, héritant par-là du grand partage du monde moderne : aux sciences « dures » l’étude de la nature, à la politique et aux sciences humaines les questions sociales. les écologistes ont bien tenté d’enjamber cette frontière, notamment avec l’expression d’ »écologie politique », mais sans réellement parvenir à en accroître la porosité.

L’inadéquation de notre concept de nature se fait sentir de façon de plus en plus quotidienne. Tant qu’il était bien en place, trouver la direction indiquée par la flèche du progrès était relativement aisé. Tout ce qui argumentait nos capacités à maîtriser et à domestiquer la nature (fût-ce en créant des parcs nationaux, car protéger c’est encore dominer), relevait du progrès. Depuis que flotte dans l’air avec de plus en plus d’insistance l’idée que ce mouvement ne saurait être infini et que les chocs en retour sont de plus en plus violents, l’orientation est plus complexe. Il nous arrive souvent d’être perdus au milieu d’une conversation, y compris sur des sujets qui semblent sans rapport avec la nature, à ne plus savoir ce qu’il faut dire pour paraître progressiste ou, du moins, pour ne pas être taxé de conservatisme.

Le brouillage des critères est aggravé par le fait que nombre de nos dirigeants ont bien perçu que la nature n’était pas infinie et ont pris depuis longtemps déjà les décisions qui à leurs yeux s’imposaient. D’après Bruno Latour, une part au moins des « élites mondiales » a pris très au sérieux les conclusions du Club de Rome et des scientifiques en général sur l’état de la planète dès les années 1980 (époque où la plupart des gens se moquaient des études de ce genre). Latour montre que l’explosion des inégalités a commencé à cette période, en conséquence de la dérégulation sauvage des marchés et des attaques contre l’Etat providence partout où il existant, apparaît plus compréhensible sous cet angle : convaincue qu’il n’y avait pas de place pour tout le monde sur Terre, cette élite a fait le choix de se débarrasser de tous les fardeaux de la solidarité et de se préparer une forteresse dorée en faisant sécession du reste de l’humanité, séparée d’elle par le fossé rassurant des inégalités. L’invention et la promotion de la thèse climato-sceptique, à peu près à la même période, permettait de dissimuler cette fuite hors du monde en participant à entretenir l’utopie d’une mondialisation bénéfique à tous. La catégorie de l’ »élite » est bien sûr très floue, tout comme les catégories qui lui sont associées : les dirigeants, les décideurs, les super-riches etc. Mais l’important pour l’argument est qu’existe le sentiment d’appartenir à ces catégories. En effet, le projet qui consiste à séparer son avenir de celui du reste du monde n’a nullement besoin d’être comploté dans l’ombre, ni planifié, ni même consciemment formulé pour prendre forme. Il est simplement ce qui advient lorsque, dans le contexte qui est celui du monde depuis une quarantaine d’années, des personnes se sentant appartenir à ces catégories agissent en fonction de leurs intérêts et selon des logiques de groupe finalement assez ordinaires. Latour trouve de ce point de vue que l’administration Trump, qui met sur le devant de la scène le climato-scepticisme, a l’immense mérite de clarifier la situation, dans la mesure où son usage de l’hypocrisie est moins subtil, ou du moins suit des chemins différents de ce qui se fait chez nous. Ces élites, en somme, ont bien compris que les questions écologiques ne sont pas séparables des questions sociales. La vaste majorité de l’humanité se trouve ainsi rejetée du mauvais côté de la frontière, du côté de la nature, avec tous ces « objets » qu’il faut savoir gérer, et qui se révèlent parfois menaçants.

Le brouillage actuel des critères, le fait que la flèche du progrès tourne en tous sens et s’affole comme une boussole détraquée dès qu’on la pose sur un sujet concret, a donc deux causes. La première est conceptuelle – notre modèle et, notamment, notre notion du progrès, repose sur l’idée d’une nature infinie, alors qu’elle ne l’est pas – la seconde, liée à la première, est politique – une part au moins de l’élite ne croit plus depuis longtemps à une mondialisation heureuse pour tous et a fait sécession du reste de l’humanité.

(…). On se plaint que les mouvements sociaux sont à bout de souffle ? Qu’il n’existe plus d’authentique mouvement de contre-culture ? Qu’il n’y a plus « d’ailleurs » ? Que le monde moderne n’offre plus de grandes causes exaltantes ? Essayons donc de démanteler, conceptuellement autant que matériellement, la distinction nature/culture pour faire passer au premier plan les liens de toutes sortes, des plus concrets aux plus métaphoriques, qui se tissent entre les différentes facettes de chaque être, humain et non-humain. Les luttes deviendront existentielles, et non plus « sociales » ou « écologiques », elles trouveront plus facilement leurs directions et leurs ennemis. ».

BIIIIG UUUPP  Alessandro Pignocchi.

http://www.slate.fr/story/114321/nature-sert-pourquoi-essentielle

https://www.liberation.fr/debats/2019/06/02/alessandro-pignocchi-la-zad-a-defendre_1731180/

https://reporterre.net/Sur-la-Zad-de-Notre-Dame-des-Landes-se-vit-la-cosmologie-du-futur

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